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Le séparatisme pour nous faire peur

Article de Patrice Leclerc à paraître dans la revue de la Maison Islamo-Chrétienne

Ce gouvernement mène une politique antisociale et méprisante à l’égard de la majorité des citoyen·nes. Les patron·nes du CAC40 engrangent une augmentation de 40% de leurs salaires en 2021 quand pour les salarié·es ce sera 2% ! Les inégalités sociales se renforcent toujours et sont perçues comme telles par les gens comme le démontrent le mouvement des gilets jaunes, la colère sourde et parfois silencieuse des couches populaires. Ce gouvernement cherche donc à détourner la colère sociale. Rien de tel que de réactiver la peur de l’ennemi intérieur. L’islamophobie ambiante est la nouvelle face du racisme d’hier, un bon moyen de détourner l’attention du peuple de France des vrais problèmes. Chacune et chacun connait ce proverbe chinois : « Alors que le sage montre du doigt la lune, l’imbécile regarde le doigt ! ».

La loi sécurité globale, le nouveau Schéma national de maintien de l’ordre et les décrets de fichage de décembre dernier, s’inscrit dans cette volonté d’instaurer un climat politique délétère. Ce texte profondément liberticide fait peser un climat de défiance envers l’ensemble associations généralement animé par nos concitoyen·nes de confession musulmane.

En détricotant des lois fondamentales de 1905 sur la séparation des Églises et de l’Etat et de 1907 sur l’exercice public des cultes, le gouvernement s’attache à valider les thèses et les sujets de l’extrême droite. Il n’y a pas de hasard si dans « le même temps » le gouvernement a brutalement supprimé l’Observatoire de la laicité, qui défendait une conception fidèle aux objectifs de la loi de 1905 et agissait contre les manipulations politiciennes de la conception de la Laicité.

Dans une ville populaire ce sont les questions sociales avec les inégalités subies, économiques avec le chômage, politiques avec la revendication d’être respecté·es qui s’expriment et non la question religieuse stricto sensu. C’est de façon non consciente la question politique qui domine dans un monde que l’on ne comprend plus : quel avenir, quel projet en commun, quels débats de projet de société contre projet de société. C’est l’impasse politique actuelle à gauche qui fait des dégâts.

« Il faut un avenir, un « langage d’humanité », écrivait Albert Camus dans un éditorial de Combat du 19 novembre 1946, nous mettant en garde contre ce qu’il appelait « Le siècle de la peur », ce siècle de la peur qui s’installe lorsque les humains sont privés d’avenir, « sans promesse de mûrissement et de progrès ; vivre contre un mur, c’est la vie des chiens » et que se perd « cette éternelle confiance de l’homme qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage d’humanité ». Faute de quoi surgissent des « idéologie meurtrières » et « le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. Et, bien entendu, un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur ».[1]

C’est dans cette situation que nous avons mené une « recherche intervention » avec Joëlle Bordet[2] avec les Service Jeunesse de Gennevilliers et dans 6 autres quartiers populaires en France. Elle montre que les jeunes, que souvent comme adulte on ne comprend pas toujours, développent des nouveaux moyens d’agir qui donnent sens à leur existence. Leurs rapports au monde, à la globalisation, à l’information et à leur existence nourrissent des comportements de rupture avec la société dans sa conformité et nous les retrouvons dans des lieux et espace-temps inattendus : ils réinvestissent le champ du religieux, de la solidarité, de la géopolitique pour redonner du sens à leur existence singulière, pour exister et se construire une histoire personnelle, chercher à transformer le monde.

Cela peut être déroutant pour un élu, mais prendre en compte ces comportements nous permet de penser des axes de travail qui relèvent des valeurs de dignité et de respect.

Ce constat nous amène à penser des stratégies nouvelles :

– Comment transformer le monde, comment le faire ensemble, à partir de quelle expérience commune avec les jeunes ?

– Comment accompagner les jeunes en respectant leurs revendications, les aider à verbaliser leurs intentions et conduire des actions constructives ?

– Comment leur donner le sentiment d’appartenances communes sur la base de valeurs partagées ?

– Comment réinvestir la vision géostratégique des jeunes pour les confronter dans nos débats, et déconstruire et reconstruire leur vérité ? Par exemple, ne peut-on pas déconstruire une solidarité avec la Palestine sur une base religieuse, pour la reconstruire sur le droit à l’autodétermination d’un peuple palestinien divers dans ses croyances.

Lorsqu’il y a des évènements politiques nationaux (attentat terroriste au nom de l’Islam en France ou ailleurs dans le monde, déclaration islamophobe de dirigeant·es politiques, attaque à la liberté ou l’intégrité de personnes pour des raisons politiques ou religieuses) nous cherchons toujours à avoir une expression politique qui permettent de comprendre que la laicité c’est la protection des croyants, des non-croyants et des personnes quelques soient leur opinion, par le service public. Nous prenons appui sur l’intelligence collective car contrairement à ce que déclare Manuel Valls[3], il faut chercher à comprendre, non pas pour excuser, mais pour pouvoir agir, contredire ou combattre l’obscurantisme. Ainsi nous avons organisé, avec le service municipal de la jeunesse, des débats publics, ou déclaration municipale à la suite d’évènements politiques nationaux ou internationaux comme la guerre en Irak, le génocide Tutsi au Rwanda, les attentats contre Charlie, les actes antisémites, la répression contre les Ouighours en Chine, contre les Kurdes en Turquie…

Cette intention est crédible, si les jeunes et les moins jeunes font l’expérience, au quotidien, du service public communal à leurs côtés, si nous sommes en capacité de poser des débats sur les limites de la liberté religieuse quand le prosélytisme maltraite les personnes qui n’ont pas la même opinion. Ainsi, nous ne pouvons accepter que des enfants disent à d’autres qu’ils bruleront en enfer s’ils mangent du cochon, que des femmes soient contraintes de porter le voile, ou que des femmes qui portent le voile soient interdite de sortie scolaire, ou stigmatisées. A chaque fois, la discussion sur le respect de l’autre doit être porté avec bienveillance pour permettre l’évolution des comportements.

Il s’agit donc d’aider chaque jeune à travailler son identité pour en être fier, non pas pour s’enfermer dedans mais pour sortir d’une forme d’unicité, pour aller vers une identité multiple, ouverte sur le monde et les autres. Une identité qui reflète la réalité de leur vécu, assez forte pour avoir assez d’assurance et d’envie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Une identité qui met à l’aise sur sa place du local au mondial.

Le philosophe Jean-Louis Sagot-Duvauroux avec la compagnie théâtrale d’Afrique francophone, BlonBa,[4] fait une proposition pour répondre à l’urgence de faire émerger un imaginaire commun dans une France urbaine menacée de fragmentation : « A l’origine du théâtre occidental, les Grecs en font l’espace où les citoyens éprouvent ensemble leur commune humanité dans l’émotion du rire, des gorges nouées et dans l’intelligence du monde. Cet imaginaire partagé légitime au fond des âmes le principe démocratique de lois élaborées en commun par le peuple.

Noirs ou Blancs, liés ou non à l’Afrique, des jeunes qui voient ensemble, goûtent ensemble, applaudissent ensemble un spectacle africain font entrer cette part de notre monde dans leur imaginaire propre. Le jeune Français d’ascendance africaine jouit de cette tranquille légitimation. Le jeune Français d’ascendance européenne établit une communauté fraternelle, concrète, valorisante avec son compatriote à peau noire. Le jeune Français qui, sans être Noir, rencontre un même déni de légitimité est invité au même réconfort. »

Pour lutter contre les ruptures, la réponse moralisatrice, qui met en exergue les valeurs d’une République mythique ne résout rien, car elle dit aux jeunes qu’ils sont en dehors du champ de la société et que cette réponse viendrait les faire « rentrer dans le rang ». Or la jeunesse pointe du doigt que le problème réside de la non-réponse et la non-application de la devise républicaine par le politique. Elle partage les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité mais constate que ces valeurs ne sont pas mises en œuvre par la République. Celle-ci ne tient pas ses promesses. Pour retisser la confiance il faut que les représentant·es d’institutions, les élu·es fassent correspondre les mots et les actes.

Mon expérience de maire, d’une ville populaire, c’est que les risques de ruptures et de fragmentations dans notre société, ne sont pas à ce jour une revendication majoritaire de séparatisme. Il faut aussi noter le fait qu’en France, la croyance religieuse comme la pratique religieuse continue de baisser – 60 à 70% des français·es ne s’identifient à aucune religion[5].

S’il y a un séparatisme, et pas seulement un risque, mais une réalité tangible depuis plusieurs années, c’est le séparatisme social de la grande bourgeoisie française.

Contrairement à des idées reçues: la banlieue, les villes populaires, ne sont pas des ghettos enclins au séparatisme. Ce sont des lieux de mises en visibilité des injustices sociales, des discriminations, des paradoxes entre les potentiels et les gâchis humains.

La population de Gennevilliers ressemble plus socialement à la population française totale que la population de Neuilly.

  • Population active de 15 à 64 ans selon la catégorie socioprofessionnelle –

Données INSEE 2018

 GennevilliersFranceNeuilly
 Agriculteurs exploitants0%1%0,1
 Artisans, commerçants, chefs d’entreprise4%6%6,5
 Cadres et professions intellectuelles supérieures12%17%30,8
 Professions intermédiaires24%25%10,1
 Employés36%28%8,6
 Ouvriers21%21%1,9

S’il y a un ghetto, c’est celui que s’organise la bourgeoisie. La différence entre Neuilly et Gennevilliers, c’est que n’importe quelle personne, même si elle est riche, peut venir acheter à Gennevilliers alors qu’une personne avec des petits revenus qui voudrait aller vivre à Neuilly ne peut pas par l’insuffisance de logements sociaux et des prix prohibitif de l’immobilier. La ségrégation territoriale et sociale n’est pas dû aux villes populaires mais aux villes de riches. Neuilly ne ressemble pas à la France normale mais à la minorité de privilégiés souvent « nés une petite cuillère en argent dans la bouche »[6] qui privatisent les profits et socialisent les pertes. Ils font la société anonyme qui s’opposent à la société des biens communs.

L’expérience est faite, dans les Hauts-de-Seine, d’une capacité de la droite d’éradiquer rapidement les couches populaires et moyennes des villes qu’elle gère. Une étude publiée par le diocèse de Nanterre constate : « Globalement les politiques logement mises en œuvre (dans les Hauts-de-Seine) se sont traduites par une dynamique de ségrégation spatiale rendant très difficile la situation des populations à faibles revenus » et tisse comme perspective à 5 ans : « le départ des classes moyennes propriétaires qui ne peuvent pas aider leurs enfants à se loger est un signal, après les retraités, les employés et les ouvriers, c’est cette catégorie qui contribuera au départ des populations (une fois la maison ou l’appartement payé) »[7].

Si aucune leçon politique n’est tirée de cette expérience, la Métropole du Grand Paris, les communes qui la composent, éradiqueront les couches moyennes et populaires de leur territoire. C’est un enjeu politique sur lequel la ville de Gennevilliers agit en s’affirmant comme une ville populaire et qui veut le rester !

Patrice leclerc

Maire de Gennevilliers


[1] Paragraphe pris dans l’ouvrage de Roland Gori « un monde sans esprit »

[2] Joelle Bordet, Psycho-sociologue,

[3] « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » Manuel Valls, premier ministre, le 9 janvier 2016

[4] Pour en savoir plus sur BlonBa http://www.blonbaculture.com/pdf/textes/blonba-15-ans.pdf

[5] Le monde du 7 mai 2015

[6] Expression populaire qui veut dire qu’il n’y a aucun mérite personnel, mais l’héritage…

[7] Étude publiée en août 2016 par le diocèse de Nanterre

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