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Projet politique européen et inventer un nouvel art de vivre populaire

J’ai été invité par l’association européenne Transform à intervenir pour essayer de répondre à ce thème: Les intervenants de la 3e session sont encouragés à préparer une présentation de 10 minutes sur la thème de leur expertise / intérêt. Notre objectif est de réfléchir à des propositions concrètes qui peuvent servir de projets pour la gauche politique dans toute l’Europe. Des projets, des campagnes, des initiatives que la gauche peut collectivement promouvoir et organiser ses luttes. Ces projets peuvent varier des initiatives municipales aux stratégies médiatiques et de communication, des projets de modèles économiques alternatifs à l’organisation du mouvement ouvrier, etc. 

Voici l’intervention:

Les enjeux environnementaux, sociaux, économiques, politiques devraient engager les forces progressistes à investir l’idée d’inventer un nouvel art de vivre populaire. Je vais suggérer 4 idées.

1° Je considère comme un enjeu idéologique, politique au plan local, national, européen et mondial la question de la dignité. Dans une ville comme Gennevilliers, la population subit au moins deux humiliations :

  • Une humiliation de classe : elle serait responsable de la mal vie par ce qu’elle est populaire. Elle doit être invisible et on la rend invisible en la faisant disparaitre des discours politique, de la représentation politique, des médias qui ne valorisent que l’auto-entrepreneur qui a acheté son pavillon et non pas le salarié qui fait un travail utile et essentiel, qui a un savoir-faire.
  • Une humiliation liée, avant, au racisme, maintenant à une islamophobie revendiquée qui pousse au repli sur soi, empêche la fierté d’être ce que l’on est pour s’ouvrir aux autres et au monde.

Il y a là, pour moi, une question politique incontournable : travailler à la dignité des couches populaires, revendiquer la fierté d’en être de ces milieux populaires, parce que c’est là que les femmes et les hommes sont les plus généreux, les plus courageux, les plus porteurs de solidarité, les plus créateurs de richesses utiles. La crise de la COVID a mis en avant les activités essentielles. Cessons de vouloir vivre comme les couches sociales supérieures, et donc d’être pris dans un modèle de société consumériste, mais exigeons de vivre bien et mieux avec nos solidarités populaires. Ne rêvons pas la « réussite de nos enfants », mais « leur émancipation », au « toutes et tous ingénieur.e.s », préférons qu’ils fassent des études pour avoir le choix et pourquoi pas décider d’être ouvrier comme leur père pour la beauté du savoir-faire en exigeant de meilleures conditions de travail et de revenus. 

L’humiliation et l’inscription dans une concurrence des personnes commence quand on parle d’ascenseur social en voulant « faire mieux » que… Au « mieux que », je propose de faire réfléchir à chacune et chacun son espace de bonheur dans une solidarité collective. 

Je ne crois pas un réinvestissement politique des milieux populaires sans une réflexion, sans action, à l’échelle locale, nationale, internationale sur cette question de la dignité des couches populaires. C’est aussi indispensable si l’on veut solidariser celles et ceux qui se reconnaissent dans ce vocable de « couche moyenne » avec les couches populaires. Ils et elles ont les mêmes intérêts, il faut qu’ils et elles en prennent conscience pour reconstruire une conscience de classe. C’est indispensable d’afficher le « refus de parvenir ».

Nos enfants sont déjà en train de découpler le plus et le mieux, dans leur rapport au travail, leur vie familiale, leur rapport au monde et de façon encore insuffisante dans leur rapport à la consommation. 

Les 3 autres idées illustrent ce que j’entends par inventer un nouvel art de vivre populaire en ville :

  • Retrouver le temps de vivre pour en finir avec la vie rapide et le stress, dans la ville, au travail, avec sa famille et ses amis, dans la vie sociale. Retrouver un rythme de vie humain plus proche du rythme des saisons que des nouveaux modèles de processeurs d’ordinateurs. 
  • Développer un mode de vie et de consommation respectueux de l’environnement et des êtres humains
  • Développer un mode de développement alternatif au capitalisme et faire reculer la marchandisation de la ville, des êtres humains, de ses activités.

Nous encourageons par exemple l’agriculture urbaine, pour, à travers de jardins partagés dans chaque quartier, faire vivre concrètement aux parents et aux enfants le rythme des saisons, le rapport à la terre, le rapport au temps en expérimentant le temps de faire pousser un légume ou un fruit. Notre expérience montre que les jardins partagés sont des lieux de liens sociaux intergénérationnel et interculturel à partir desquels nous pouvons organiser des débats politiques sur la qualité de notre nourriture, la gestion des déchets, le mode de production agricole. Nous complétons cette action sur l’agriculture urbaine d’un projet de régie agricole pour retrouver de la production maraichère en périphérie de la Métropole du Grand Paris pour nourrir notre ville. Cela pose des questions à l’Europe et notre gouvernement : privilégie-t-elle par ces aides l’agriculture industrielle ou l’agriculture respectueuse de la terre, du paysan, du consommateur ? Quelles aides pour permettre la transition d’un système agricole pollueur à une agriculture bio et de qualité, créatrice d’emploi et de qualité de vie ? Notre ville va s’engager dans la possibilité d’acheter des terres pour créer des coopératives maraichères produisant, en proximité, pour nos cantines, nos maisons de retraites, nos marchés. 

3° Nous travaillons au développement de l’économie sociale et solidaire à Gennevilliers. Une ESS qui ne soit pas simplement une forme de délégation de service public moins couteuse, mais une forme d’entreprise non capitaliste, qui produit de la richesse et qui ne fait pas de l’accaparement et de l’accumulation de cette richesse un objectif. Une ESS qui produit de la valeur d’usage et de la valeur d’échange équitable. Par exemple, nous engageons une expérience, sur un lieu de la ville, avec l’architecte Patrick Bouchain, dans le cadre d’une expérimentation nationale « la Preuve par 7 ». Il s’agit d’une grande Halle à côté du théâtre, d’un marché, d’une grande place, d’un immeuble HLM et de locaux commerciaux. L’objectif est de gérer cet espace, sous une forme coopérative, pour associer les habitants à la définition des besoins, à un appel pour créer en ce lieu des activités économiques, utiles aux habitants de la ville et de la région par leurs productions. Un lieu économe en ressources, attentif aux conditions de production, de rémunération comme de prix. Bref, il s’agit de produire de la valeur autrement.

Ce qu’il y a d’intéressant avec ce projet c’est que nous voulons expérimenter deux choses :

  1. Être meilleur que le marché. Créer dans la Halle des Grésillons des activités économiques et sociales durables alors que le marché n’arrive pas à proposer autre chose que de la spéculation immobilière
  2. Faire le pari de la frugalité heureuse. Il s’agit de pouvoir faire du durable en expérimentant l’éphémère, d’économiser des ressources, des moyens pour mieux mettre en valeurs, l’objet des projets, des intentions humaines, l’intérêt général et tout cela sans subventions de fonctionnement.

Le logement social pour répondre aux enjeux du droit à la ville, de la dé-marchandisation du logement.

Dans la Métropole du Grand Paris, il y a 450 000 demandeurs de logement pour 45 000 logements attribuables par an. Cela fait une moyenne de 10 ans d’attente. C’est insupportable. Cela a plusieurs conséquences :

  • Chasser les couches moyennes et populaires de la métropole
  • Rendre impossible le relogement dans de bonnes conditions des femmes battues, des personnes qui se séparent
  • Faire monter le prix des loyers dans le privé et alimenter les marchands de sommeil
  • Éloigner les habitants de leur lieu de travail d’où la pollution, la surpopulation dans les transports en commun
  • Rendre la vie insupportable pour des familles nombreuses dans des petits logements

Le seul moyen, dans notre Métropole, de lutter contre une gentrification qui chasse les couches moyennes et les couches populaires c’est de construire du logement social pour répondre à la demande. Il y a une bataille politique et idéologique à mener, que nous avons perdu pour l’instant, sur l’idée que le logement social n’est pas à réserver « aux cas sociaux » mais est un service public assurant le droit au logement de toutes et tous. Dans les critères actuels en France, 70% de la population d’Ile-de-France est éligible au logement social. Ces 70% sont composés de personnes aux revenus modestes : infirmiers et infirmières, employé-es de mairie ou de Préfecture, ouvrier-es, jeunes étudiants, jeunes cadres,….  Bref, la « France normale ».

A Gennevilliers, il y a 66% de logements sociaux dont 80% sont gérés par notre coopérative HLM. C’est un atout pour peser sur le prix des loyers dans le privé, faire baisser le prix de l’immobilier. C’est le seul moyen efficace qui permet d’éviter la gentrification de la ville, par l’exclusion des couches populaires et moyennes. C’est un outil pour un réel droit à la ville. 

Certainement que pour répondre aux besoins, développer l’emploi non délocalisable, construire avec des matériaux bio-sourcés et pour faire des économies d’énergie, il faut à l’échelle nationale et peut-être européenne, développer l’aide à la pierre, c’est-à-dire l’aide financière à la construction. Plutôt que de mettre de l’argent dans des déductions fiscales favorisant la spéculation immobilière, l’Europe pourrait transférer ces crédits sur la construction de logements sociaux. Nous agissons aussi pour relever les plafonds d’accès au logement social, pour permettre sa diversification sociale, faire de celui-ci un vrai outil du droit au logement pour toutes et tous. 

Les expériences sont diverses à l’échelle européenne en matière de logement. Mais partout la marchandisation est à l’œuvre et mériterait une contre-offensive des mouvements progressistes.

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