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Contre la crise, augmenter les salaires !

GUY DÉMAREST EST AGRÉGÉ DE SCIENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES.

Aujourd’hui, en France comme aux Etats-Unis ou en Chine, la stagnation du pouvoir d’achat est le noeud de la crise, qui fait s’alimenter en boucle licenciements et chômage. Pour tout remède, nos dirigeants s’accrochent au vieux schéma industriel libéral qui a nourri la croissance depuis deux siècles : organiser la compression des salaires et miser sur les gains de productivité et la concurrence pour obtenir des baisses de prix et faire croître ainsi le pouvoir d’achat et l’activité. En tentant de ranimer le crédit, bloqué. Mais ce schéma s’épuise quand l’industrie ne représente plus que 15 % des emplois, pour prendre l’exemple français, et le tertiaire 75 % (chiffres Insee). Les gains de productivité dans les services sont-ils alors la solution ? C’est au contraire une impasse, pour deux raisons.

Tout d’abord, parce que le tertiaire ne prendra pas le relais de la course aux gains de productivité. Dans les services, malgré certains outils et automates, l’intervention humaine reste irremplaçable : le thermomètre électronique ne remplace pas l’infirmière ni le robot le chirurgien. Le coeur du travail n’est pas automatisable dans l’éducation, la santé, la justice, la défense, le transport, la sécurité, l’information, les loisirs, le tourisme, le commerce, l’artisanat, l’hôtellerie-restauration, le conseil, la réparation, le service après-vente, la manutention, le nettoyage, l’aide à domicile, la recherche, l’ingénierie, la création, l’intérim, la gestion. Leur rendement n’augmentant pas ou peu, il s’agit d’activités à faibles gains de productivité physique (AFGPP) qui emploient déjà plus d’un salarié français sur deux.

Ensuite, parce que, pour parler de croissance, il faut pouvoir augmenter le pouvoir d’achat en continu. Mais les coûts et les prix des AFGPP ne peuvent pas baisser ni aussi vite que ceux des biens industriels, ni, surtout, en continu. Faute de mécanisation rapide ou possible, réduire le coût d’une AFGPP suppose de s’en prendre au travail : moins de personnel, moins payé, effectuant plus d’heures avec des charges physiques et mentales accrues. Mais on touche vite la limite. Les compagnies aériennes « low cost » ont réduit leurs coûts et prix… une fois, car aucun avion ne vole sans pilote ni mécaniciens ni contrôle des bagages. Et la qualité tombe au minimum, car elles offrent moins de service. La baisse de TVA n’est pas plus reproductible. Bref, si l’industrie peut toujours produire plus et mieux avec moins de travail humain, ce n’est pas le cas dans les AFGPP. Pour y développer l’emploi, il faut accepter individuellement et collectivement de les rémunérer davantage : de les payer !

Transposer aux AFGPP le modèle de la croissance industrielle est une impasse, car cela signifie y réduire les salaires et l’emploi, ce qui réduit aussitôt – et d’autant -le pouvoir d’achat et la croissance. C’est pourquoi la hausse du pouvoir d’achat et la croissance passent désormais par la hausse des salaires et non plus par la baisse des prix. Ce qui est réalisable rapidement dans les AFGPP non délocalisables, celles qui nécessitent la présence simultanée du prestataire et du client ou de l’usager, hors de la concurrence internationale. On n’importe pas de nuits d’hôtel de Ceylan, on ne délocalise pas une boulangerie ni un Samu.

Mais, pour y parvenir, trois conditions sont à remplir. D’abord, changer notre regard sur l’immatériel : une nounou qui garde ce qu’un couple a de plus précieux, ses enfants, doit-elle être considérée comme non qualifiée et sous-payée ? Idem pour un éducateur qui évite qu’une cité « n’explose », un chercheur qui explore une voie prometteuse, etc. Un SMIC-AFGPP peut en être l’outil. Ensuite, renouer avec l’idéal égalitaire et bâtir une vaste classe moyenne, une société de gens « ni riches ni pauvres » qui puissent payer des services chers et de qualité, maximisant ainsi l’emploi avec des revenus décents. L’outil principal en est une redistribution vigoureuse des revenus, ceux du travail et de la finance. Cela suppose enfin des services collectifs riches et performants, car ceux-ci produisent le substrat immatériel désormais nécessaire à la croissance, particulièrement pour l’industrie. Le non-remplacement du départ à la retraite d’un fonctionnaire sur deux en continu ne peut ainsi que dégrader les services publics, aggraver les inégalités mais aussi nuire directement à la croissance. Les gains de productivité dans les services ne préparent aucune sortie de crise, ils nous condamnent à une croissance anémique car la déflation ainsi provoquée dans les AFGPP annihile la croissance générée dans l’industrie, devenue minoritaire, ou par les exportations.

 

paru dans les Echos du 9/12/2009 http://www.lesechos.fr/

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