Des contributions à la réflexion

Débat sur religion et politique

Les associations En Nour et Mes-tissages ont organiseé une journée de rencontres islamo-chrétiennes ledimanche 20 janvier 2008
à la salle des fêtes de Malakoff (92240) sur le thème:  « Religion et politique »
J’étais invité à intervenir  sur le thème : « Un athée face aux religions »

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Voici mon intervention:

Lorsque j’ai accepté d’intervenir sur ce sujet, je me suis interrogé sur « pourquoi moi ». Je ne suis pas un intellectuel, (comme les intervenants précédents), qui a travaillé sur le sujet. Ce n’est pas un sujet que je discute régulièrement.

J’ai écouté avec intérêt les intervenants précédents, j’ai beaucoup appris de ces brillantes démonstrations. Mustapha Shérif est intervenu brillamment en intellectuel et en homme de foi, ce que je ne suis pas. Je vous livre donc mon point de vue, très personnel, à partir d’une pratique politique et sociale.

Je vous prie d’excuser mes éventuelles maladresses.

religion.jpgPermettez- moi, en préalable, de remercier Michel Jondot et Saad Abssi, d’avoir eu la gentillesse de m’inviter à votre après-midi de réflexion.

Je ne sais pas si « Dieu est dans leurs cœurs » pour paraphraser les propos, contestés et contestables, de Nicolas Sarkozy en Arabie Saoudite, mais ils sont assurément des hommes de cœur et d’action que je respecte beaucoup, que j’admire aussi pour l’adéquation entre leur pensée et leurs actions, entre le dire et le faire.

Nous nous sommes plus souvent retrouvés ensemble, ou côte à côte, moi « non-croyant », et eux, les croyants, que face à face.

Ainsi je me sens proche et à côté des sœurs de la communauté du Sacré-Cœur, dans ma ville qui luttent pour le logement social, qui agissent avec les sans papiers
Proches des sœurs de cette autre communauté, St Vincent de Paul, qui agissent dans le quartier du Luth, dans des associations d’aide aux malades de l’alcoolisme, qui créent du lien social dans le quartier
Proche du mulsuman Saad Abssi qui fait l’écrivain public dans les locaux du Secours catholique, avec qui j’agis pour la défense des droits des travailleurs
Proche de Mohamed Benali qui avec Michel Le Pape et le rabbin a organisé des initiatives contre la guerre du Golfe et évité de donner un sens religieux à une guerre politique

Étant l’athée de service aujourd’hui, (je précise que j’interviens en mon nom propre, comme un athée singulier, d’autres aurait un autre avis) je  me garderai bien, de faire une thèse sur l’existence ou non de Dieu. Au delà de la difficulté de la définition de «dieu». Chacun conviendra que s’il y avait des preuves de l’existence de dieu, l’objet de bien des débats serait simplifié. Pour compliquer le tout, il n’y a pas non plus de preuve de la non existence de Dieu ! Symptomatiquement, on ne peut donc qu’invoquer le verbe « croire »: on croit que dieu existe ou l’on ne croit pas que dieu existe.

Je voudrais aussi contester d’entrée l’affirmation politique selon laquelle la France à des racines chrétiennes. L’identité française d’aujourd’hui est redevable d’une diversité d’apports, les auteurs grecs et latins les philosophes et poètes, l’humanisme de la Renaissance ont suffisamment influencé notre peuple, les arts et la pensée des lumières pour que les racines de notre pays soit bien plus complexes et multiple que l’apport d’une religion. Cette affirmation tient de l’utilisation politicienne du fait religieux.

Ceci dit, contrairement à la France, j’ai des racines chrétiennes puisque je «suis tombé dedans étant petit» avec le baptême, et j’ai été un catholique pratiquant jusqu’à l’âge de 16 ans. Lorsque j’étais croyant, je ne pouvais pas imaginer le monde sans dieu, je n’imaginais pas qu’on ne puisse ne «pas croire». Quand quelqu’un me disait ne pas croire en dieu, je cherchais à le pousser dans ses retranchements : tu crois forcément en quelque chose de non naturel, de mystique, etc… J’imaginais pour lui ses croyances. Bref, la non croyance me semblait impossible.

Aujourd’hui, je ne me pose pas la question de dieu, je ne me pose pas la question de son existence, je ne pense plus à dieu.

Pour faire écho à l’intervention de Mustapha Shérif, je ne me pose pas en pour ou contre la religion.

Je vis un athéisme qui n’est pas la négation, l’image inversée de la religion. Ce n’est pas un athéisme qui en étant la négation de la religion est en discussion avec elle pour lui prouver qu’elle se trompe, pour la nier.

En fait, plutôt que par le terme athée, je me définie comme matérialiste. La notion de dieu ne dit pas un réel qui puisse être expérimenté objectivement, analysé concrètement, démontré logiquement.

Je suis plutôt, si j’ose dire, indifférent à dieu. En adéquation avec une enquête publiée par le conseil pontifical de la culture en 2004 qui affirmait que « l’athéisme ne progresse plus dans le monde » au profit de  l’indifférence religieuse.

Une synthèse de cette étude.(…) notait que « De l’athéisme militant et organisé en d’autres temps, on est passé à une situation d’indifférence pratique, de perte d’importance sur la question de Dieu, et d’abandon de la pratique religieuse, dans le monde occidental surtout. Ce « nouveau visage de la non croyance » place l’Eglise devant le défi pastoral suivant : comment annoncer l’Evangile aux nouveaux non-croyants, (…).».

Cette étude semble prendre un peu à contre-pied ce sentiment d’omniprésence du fait religieux dans ce XXIe siècle où la une de l’actualité est plus souvent portée par la religion, les religions, le fait religieux, voir les sectes ou le mysticisme.

On s’étripe ici ou là par le monde au nom de dieu. Le président d’un des plus grand pays appelle à la guerre des civilisations, à la lutte du bien contre le mal. On s’interroge ici pour inscrire une référence chrétienne dans la constitution européenne, la lutte des classes en banlieue semble remplacée par la lutte pour ou contre le fondamentalisme religieux, le Président de la République française affirme à Riyad que « Dieu est dans le cœur de chaque homme ».

Pour être dans l’actualité, je trouve choquants les propos de Nicolas Sarkozy à Latran où il affirme « Dans la transmission des valeurs et l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Cela veut dire qu’une éducation n’est complète qu’avec l’apport d’une religion. Si l’on suit Nicolas Sarkozy ,  il faut donc rendre le catéchisme du mercredi, qu’il soit catholique, juif, mulsuman ou protestant, obligatoire, puisque seule la religion peut apprendre le bien et le mal!!!

Je dois le dire tout de go, tout en respectant les croyants dans leur diversité, la mise en avant du fait religieux sur toutes les questions, sa manipulation pour cacher les intentions et actes politiques, m’agace et m’inquiète car la question religieuse ne peut être la même que la question sociale, elle ne doit pas la cacher au risque de l’escamoter.

C’est là que mon indifférence à dieu, ne va pas forcément de paire avec une indifférence aux religions.

Pour autant je ne me classe pas « face aux religions ».  Je prends positions sur les actes et les faits.

Je suis pour la liberté individuelle et collective de pratiquer ou non une religion. La société doit donc organiser cette liberté. Cela passe pour moi par une conception de la laïcité qui rime avec liberté. Liberté de croire, liberté de ne pas croire. Liberté « dans une concurrence libre et non faussée » (pour reprendre une formule libérale) entre les religions, entre les religions et les athées.

Permettez moi de prendre des exemples concrets, liés à mes pratiques sociales et politiques à Gennevilliers.

En ce sens, quand une grande partie de la population de Gennevilliers est de confession musulmane, il me semble normale de soutenir les efforts de la communauté pour se construire par elle-même un lieu de culte décent. Il me semble évident qu’il faut, comme élu de la République, lever les obstacles qui bureaucratiquement empêcheraient cette initiative privée.  Comme il me semble normale que les musulmans puissent être enterrés à Gennevilliers avec le carré musulman et que donc la Ville doit réserver un espace à cette fin au meme titre qu’elle le fait pour les catholiques et les juifs.

Je fais parti des élus et des citoyens qui se sont prononcés contre la loi sur le port du voile et pour autant, une société de femmes voilées n’est pas du tout mon projet de société. Je pense que ce combat n’est pas du domaine législatif, mais politique. La liberté de la pratique religieuse, doit s’accompagner du débat politique, voire du combat politique sur la liberté de la femme, son émancipation, son égalité avec l’homme. Je combats toutes religions qui imposent, qui obligent, qui oppriment.

Ainsi, je différencie la situation d’une jeune femme de notre ville qui porte le voile après avoir fait un vœu pour la guérison d’un être cher, c’est de l’ordre privé, du sentiment individuel, à ce que connaissent des femmes de nos quartiers ou la pression sociale religieuse s’exerce sur des jeunes filles qui se font traiter de « putes » si elles ne se cachent pas du regard des hommes. Cette pression est pour moi inacceptable.

Troisième exemple. Dans notre ville, il y a une demande autour de la viande hallal dans la restauration scolaire. Je ne suis pas pour répondre positivement à cette demande, car cela installerait le fait religieux au sein des établissements scolaires, engagerait des fonds publics dans le financement de la religion. Par contre, je suis pour que le respect de la pratique individuelle de la religion nous engage à proposer des repas de substitution à la viande pour celles et ceux qui le souhaitent.

Je concède qu’il est difficile de faire la différence entre ce qui doit être de la sphère privée et ce qui est du domaine public. C’est à partir de cette difficulté que le Pape Benoît XVI insistait en 2006, (audience accordée aux membres du 56e congrès national de l’union des juristes catholiques italiens ) sur le fait qu’une « saine laïcité » demande à l’Etat «  de ne pas considérer la religion comme un simple sentiment individuel qui pourrait  se confiner au seul domaine privé ». Il invitait à « élaborer un concept de laïcité qui, d’une part reconnaît Dieu et sa loi morale, le Christ et son Eglise, et la place qui leur est due dans la vie humaine, individuelle et sociale, et qui, d’autre part, affirme et respecte la légitime autonomie de la réalité terrestre ».

Je perçois de nombreuses dérives possibles à partir des propos du Pape comme :
– l’Eglise espagnole qui prend parti pour la droite pendant les élections
– une concurrence qui n’est plus libre entre les religions, reconnaissance par la laïcité du Christ et son Eglise, mais quid de Mahomet et ses Mosquées, des Protestants et leurs temples, des juifs et leurs synagogues, etc.… ?
– Je perçois le risque de réinstauration d’une Eglise officielle

Je remarque aussi que la liberté de religion est relativement bien respectée dans les états laïcs (hormis l’expérience des pays socialistes) c’est moins vrai pour les pays théocratiques. Je remarque au passage, que Mustapha Shérif a fait la démonstration que le Coran, la religion musulmane, ne demandent pas la prise du pouvoir étatique. Il dit que ce qui est fait dans les états islamiques ne correspond pas au Texte. Je dis presque la même chose sur les pays socialistes qui ont fait des choses qui ne correspondent pas à mon idéal communiste. Nous avons la même défense, et donc le même problème : dans la réalité, la mise en pratique de nos idéaux n’a pas fonctionné, est détournée. Il nous faudrait expliquer cela !

Quand une religion est au pouvoir, elle a souvent tendance à l’hégémonie.

C’est pourquoi je suis inquiet par les propos du président de la République qui dénigrent de plus en plus les principes laïques définis par la loi de 1905.

Permettez-moi de citer les propos de l’historien Jean-Paul Scot paru dans l’Humanité de ce samedi sous le titre « la religion serait-elle devenue la garante de l’ordre social »

« En quoi les propos de Nicolas Sarkozy portent-ils atteinte au principe de laïcité ?

Jean-Paul Scot. Dès son discours d’investiture, le 15 janvier 2007, le candidat Sarkozy disait vouloir « moderniser la laïcité ». « La laïcité à laquelle je crois, c’est le respect de toutes les religions, ce n’est pas le combat contre la religion. » Trois remarques. Premièrement, l’hostilité à la religion a toujours été un courant minoritaire parmi les laïques car les pères de la laïcité l’ont fondée sur les principes de la liberté de conscience et de l’égalité de droit et de dignité de toutes les options religieuses ou philosophiques, agnostiques ou athées. Deuxièmement, Jaurès et Buisson, les pères de la loi de 1905, ont affirmé que l’État laïque devait être neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés et dégagé de toute emprise religieuse et théologique. Le général de Gaulle lui-même déclara aux évêques en 1958 : « Vous dites que la France est catholique, mais la République est laïque. » Et, troisièmement, même si, aujourd’hui, Sarkozy dit que la « laïcité, c’est le respect de toutes les croyances », il déclare aussi vouloir « prendre en compte les attentes des grandes religions » car « la vie spirituelle constitue le support d’engagements humains que la République ne peut pas offrir, elle qui ignore le bien ou le mal. (…) La religion peut apporter cette distinction ». La République n’aurait donc pas de principes communs à tous les citoyens ! La religion serait donc le fondement de la morale et la garantie de l’ordre social ! En instrumentalisant les religions à des fins politiques, Sarkozy remet en cause non seulement la laïcité, mais aussi la Constitution et la République. »

Je vous soumets ce questionnement les religions, notamment chrétiennes et musulmanes, n’ont-elles pas vocation à vouloir s’étendre, à faire du prosélytisme, à vouloir régir les façons d’être et de faire société ? N’ont-t-elles pas vocation à vouloir en permanence convertir le maximum de personne ?

Ce but rend donc forcément conflictuel le rapport religion/athées, place le rapport sphère privée/sphère publique dans un équilibre fragile.

Les rapports entre athées et religions passent forcément par le conflit. Je remarque que depuis 1905, en France, ce conflit ne passe plus par des rapports de violence, de terreur, d’oppression. C’est un apport de la laïcité que d’avoir pacifié les rapports entre croyants et non croyants.

Ce nécessaire conflit, en fait très politique car il pose des questions de société, de sens, d’organisation de la vie des hommes et des femmes,  peut être constructif pas forcément destructeur.

Un conflit peut s’organiser par le débat public, sur les droits des femmes, l’avortement, la peine de mort, le divorce, le mariage homosexuel, … autant de sujet sur lesquelles les religions ont des choses à dires, en apport au débat. Je vois une limite à ce débat, ou plutôt une difficulté, c’est le problème de la sacralisation d’une opinion, d’une parole.  Car forcément, si l’on affirme une opinion au nom de dieu, celle-ci ne peut plus se discuter soit parce que l’on reconnaît l’autorité de dieu, soit parce qu’on ne le reconnaît pas du tout.

Pour conclure, je crois au dialogue, au débat, au conflit constructif avec les religieux, les croyants, les religions. C’est ce qui fait sens, qui fait société, notre capacité à débattre ensemble.

Un débat qu’il faut savoir poser, qui demande aux personnes croyantes, et surtout aux représentants d’autorités religieuses, à venir sur le terrain des non-croyants : l’affirmation d’une opinion dans le débat public, à partir d’une démonstration et non seulement d’une révélation, l’acceptation de la délibération et du choix public, l’acceptation du gouvernement des Hommes et des femmes par les Hommes et les femmes.

 

 

14h : Conférence – débat avec Mustapha Cherif

16h30 : Table-ronde
avec Ghazi Hidouci : « L’Islam et la politique »
Boutros Hallaq : « Proche-Orient : désintégration nationale
ou retour du religieux. »
Patrice Leclerc : « Un athée face aux religions. »

19h : « Les mélodies de l’âme »
Poèmes de Roumi ; mise en scène et adaptation de Selami Varlik & Didier Laval

Exposition : les tissages de la Caravelle
avec la participation des tisserandes de Villeneuve-la-garenne

Salon de thé maghrébin

Métro : Malakoff-Plateau de Vanves ; bus 126 arrêt Gabriel Péri – André Coin; parking sur place

Mustapha Cherif : Philosophe. Professeur à l’université d’Alger. Professeur invité au Collège de France. Ancien ministre et ambassadeur. Il est le seul musulman à avoir été reçu en audience privée par le Pape.

Ghazi Hidouci : Economiste, professeur à l’Université de Lille. Ancien ministre d’Algérie.

Boutros Hallaq : Professeur de langue et littérature arabes à la Sorbonne Nouvelle. Il dirige la parution de l’Histoire de la littérature arabe moderne (Sindbab – Actes Sud).

Patrice Leclerc : Conseiller Général des Hauts-de-Seine. Conseiller municipal de Gennevilliers. Ancien secrétaire départemental du P.C.

L’association En Nour :
En partenariat avec la municipalité de Gennevilliers, elle fédère toutes les associations musulmanes de la ville
pour la construction d’une grande mosquée.

L’Association Mes-tissages :
Prenant le relais d’Approches 92, elle promeut les arts de faire des populations issues de l’immigration.
Elle édite un  bulletin et forge des instruments de rencontre interculturels et inter religieux.

Contacts : Michel JONDOT, tél. 0149 12 49 88
mail : lamaison.ic@orange.fr ou mestissages@wanadoo.fr
site : http://www.lamaisonislamochretienne.com

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