Des contributions à la réflexion

Extraits du livre d’Alain Bertho « L’Etat de Guerre »

L’Etat de Guerre – Alain Bertho,
Edition : La Dispute. Février 2003 (extraits)
Ce qui restait du mouvement communiste était lui-même plus occupé à exorciser ses propres fantômes, faisant de sa transformation nécessaire une accumulation d’abandons pous que la construction d’un nouvel espoir.
C’est bien cette notion de souveraineté populaire qui est aujourd’hui mise en difficulté par la mondialisation libérale. Empire d’Antonio Negri et Michael Hard s’ouvre sur ce constat. Et cet Empire lui préfère ostensiblement la notion neuve de Gouvernance à tonalité plus gestionnaire que démocratique. Des esprits obstinément optimistes pourraient sans doute y detécter un stade ultime de sésenchantement du monde et de sécularisation du pouvoir devenu, en quelque sorte, enfin, june simple administration des choses. Qu’on nous permette néanmoins de suggérer qu’il n’en est rien….
Dans une seconde étape logique, ce sont les nouvelles tensions sociales qui sont, de proche en proche, pensées comme des désordres à résorber. Les pauvres ne sont pas des gens comme les autres. C’est même à ça qu’on les reconnaît.Tel est le regard qui s’est imposé depuis vingt ans en lieu et place de la critique des inégalités et des injustices sociales. A parti du moment où l’on considère, comme l’a dit il y a dix ans le sociologue Alain Touraine, que la question n’est plus de saboir qui est en haut et qui est en bas dans la société, mais qui es "in" et qui est "out", l’affaire est entendue;: la société est normale, ce sont ceux qui en sont "exclus" qui ne le sont pas. La lutte contre les inégalités et la pauvreté ne passe plus par une tranformation de la société mais par une transformation des pauvres. Les victimes bénéficient donc d’une présomption de culpabiité, et c’est à l’accusé de faire la preuve de son innocence.
Cette dérive a peu ou prou, à un moment ou à un autre, touché tous les courants poitiques. Il y a du racisme? Les immigrés doivent "s’intégrer"! L’école est en difficulté? Ce sont les enfants des classes populaires qui sont en échcs, pas l’institution! Il y a du mal-vivre dans les cités? C’est aux habitants de se mobiliser! Il y a du chômage et de la détresse sociale? C’est aux victimes de faire un effort ‘d’insertin". Certes la puissance publique, généreusement, veut bien faire un gest pour les aider par des mesures politique ad hoc: on soutient les enfants, on dynamise le lien social dans les cités, on octroie un revenu minimum sous condition d’un parcours d’insertion, on indemnise le chômage de ceux qui cherchent "vraiment" un emploi.
Croit-on qu’il suffirait de punir tous les délinquants pour faire reculer le problème? Est-ce la présence du gendarme qui donne son sens et sa légitimité à la loi ou le sens de la loi qui donne sa légitimité au gendarme?
 
La loi du plus fort dans la dérégulation la plus totale peut être encore plus effroyable que la loi du plus fort organisée dans l’Etat. Telle est aujourd’hui la dure expérience des peuples et le terreau de tous les populismes intégristes ou sécuritaires.
 
Un quinquagénaire "républicain" moyen, bénéficiant d’un emploi stable, est aujourd’hui dans l’incapacité de comprendre vraiment ce que peut vivre tous les jours un jeune, précaire, fauché et bronzé , la myriade de violences réelles ou symboliques, d’humiliations, de mises à l’écart, de regards chargés de peur et de racisme qu’il doit subir.
 
Ce n’est pas l’ordre qu’il faut ici rétablir , mais le sens du droit, l’essence de l’espace public.
 
Comme le notait Lucien Sève en 1994 dans Pour une critique de la raison biothique, à l’heure où le sprogrès de la biologie génétique font que "l’homme est en passe de devenir au sens propre le créateur de lui-même", se pose de façon incontournable "cette question inouïe": "Quelle humanité voulons-nous être?"
 
Expliquons-nous. La restauration d’un en-commun àl’échelle d’un quartier n’est sans doute pas négligeable, mais le quartier n’est pas une échelle suffisante, notamment si on s’en tient à la restauration d’un en-commun dans l’état des choses existant. Ce qui fait défaut dans les classes populaires, ce n’est pas le sentiment partagé d’un résent en commun. Cette conscience partagée n’empêche ni la désespérance, ni l’esprit de scission, ni le ressentiment. En d’autres termes, elle n’est en rien un rempart contre la mise en place de réseaux mafieux, l’abstention électorale, ou le vote Le Pen.
L’en-commun populaire qui construit un véritable espace public légitime se nourrit de la conscience, de l’espoir et de la volonté d’un avenir commun.
 
Pourtant, jamais autant qu’aujourd’hui la question des droits de la personne n’a été porteuse d’émanciation si nécessaire aux progrès de la collectivité. Nous vivons de ce point de vue une véritable révolution anthropologique.
Lutter contre l’Empire, c’est en effet faire prévaloir les droits de l’humanité, les droits de chacun sur les lois de l’argent.
L’Empire, en étendant sa domination et sa désorganisation sociale, génère ainsi son antidote: la ondialisation des échanges informationnels, culturels, politiques et humains, la convergence des espérances, la mise en réseau des expériences. La politique, si souvent en crise dans son cadre traditionnellement national, s’ouvre ainsi à de nouveaux combats. Il faut en prendre toute la mesure: il ne s’agit pas d’une dimenseion supplémentaire de l’action, mais bien d’un axe stratégique nouveau et central qui amène à repenser les formes anciennes, les pratiques les plus éprouvées, les organisations et leur rôle. Que des partis politiques, même ceux qui regardent les mobilisations actuelles avec le plus de sympathie, n’y trouvent pas toujours spontanément leur place n’est donc pas tout à fait surprenant. Mais ce malaise est aussi la mesure du retard pris dans le nécessaire renouvellement des cultures politiques.
Les citoyens du monde en puissance n’ont pas de pouvoir à prendre. Ils ont des pouvoirs à créer et des pouvoirs à subvertir, voire à abolir.
L’avenir du XXème siècle appartient au passé.
Aujourd’hui, être "tous ensemble" est aux antipodes d’être "tous pareils". Définitivement. La question de la mise en commun, de la construction d’un commun, qui respecte et nourrisse les singularité, est donc centrale.
Certes, le danger est toujours grand que "le poids de toutes les générations mortes èse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants" et qu’à défaut de "retrouver l’esprit de révolution" on se contente "d’évoquer de nouveau son spectre". Marx, dans ce texte fameux, poursuivait ainsi: "La révolution sociale du XIXème siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complétement toute superstition à l’égard du passé" et "doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet".

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