Des contributions à la réflexion

Jacques Bidet: « En quel temps, en quel monde vivons-nous?

Jacques Bidet

En quel temps, en quel monde vivons-nous ? *

Je donnerai au temps que nous vivons le nom barbare d’impérialisme étatitaire-global [1]. Dans cette désignation, « l’impéria­lisme » vient ici en position substantive, comme l’élément principal, qui se réalise d’une façon aussi pleine qu’il est possible.

« Etatitaire » se trouve en position adjective, désignant seulement une tendance de longue durée. Il renvoie à « Etat », non pas au sens d’Etat social ou d’Etat de droit, mais d’Etat de classe, et en rimant avec « totalitaire » – on verra pourquoi. « Global » signifie ici plus que mon­dial, car le procès de domination sur les territoires avec leurs popula­tions et leurs ressources vise, aujourd’hui, la maîtrise de toute richesse matérielle et culturelle appropriable.

Je ne perds de vue ni la vitalité (globalement croissante, on le verra) des Etats-nations, ni les mutations qu’apporte aujourd’hui la constitution de grands ensembles continentaux qui peuvent sembler presque autosuffisants (UE, ALENA,…) et devoir encore pour long­temps compartimenter la planète [2], ni le fait que l’impérialisme, dans sa forme triadique (USA, Europe, Japon), structure de plus en plus pro­fondément l’espace mondial. La thèse que j’avance n’esquive pas ces évidences, ni ne contredit ces faits majeurs, qu’on ne manquera pas de lui opposer, mais dont je montrerai la relation dialectique avec la ten­dance « globalétatitaire ». Elle comporte de nombreux aspects. Je lais­serai ici de côté les dimensions culturelles, scientifiques et écologiques, pour me concentrer sur l’économique et le juridico-politique.

Au thème de « l’impérialisme », qui doit rester central, je n’ajou­terai donc qu’une considération minime, qui concerne le très long terme. Cette chose minime est cependant déjà d’une grande importance pour une pensée de l’action commune, sans laquelle il n’est aucun vi­vre-ensemble : pour l’élaboration du concept d’une « politique de l’humanité ». Je ne prétends nullement qu’il conviendrait d’œuvrer à la construction de quelque chimérique Etat mondial. Je cherche seulement à reconnaître de quelle façon une instance étatique à l’échelle mondiale s’esquisse histo­riquement, derrière notre dos, et quels rapports elle entretient de fait, ou peut, ou doit entretenir avec d’autres niveaux, notamment nationaux, de notre existence commune [3].

I. Préliminaires concernant la notion d’Etat

L’appellation d’impérialisme étatitaire comporte manifestement une contradiction dans les termes. Etat et Impérialisme, en effet, ne présentent pas la même configuration conceptuelle. La grandeur de Lénine a été de placer au centre de l’analyse la considération de l’impérialisme, et de concevoir qu’une révolution s’articulait désormais non plus seulement sur le clivage de classe, selon la visée du mouve­ment socialiste depuis Le Manifeste, mais en même temps sur le clivage centre/périphérie, sur sa violence incomparable et sa potentialité mon­diale d’émancipation. Les théoriciens tiers-mondistes des années 60 et 70 ont, avec Braudel, élargi la perspective à la longue durée, soulignant que dès son origine le capitalisme se définit certes par une structure de classes particulière – affectant tendanciellement chacune des entités (proto-Etats, puis Etats) d’un ensemble qui s’est développé à partir de l’Europe, selon un modèle qui finit par se généraliser – mais simul­tanément et tout autant par le système que forment, dans leurs interrela­tions, ces entités, système de domination hiérarchique centres /périphéries, ou impérialisme. Le capitalisme est structure et système : les rapports entre individus sont, à l’époque moderne, médiés tout à la fois par les rapports (structurels) de classe et les rapports (systémiques) impérialistes, de plus en plus étroitement imbriqués les uns dans les au­tres. Mais, si l’on parle d’un « impérialisme » « étatitaire », il y a contradiction entre les deux termes, le premier renvoyant à la forme systémique (système du monde), le second à la forme structurelle (structure de classes d’une formation sociale particulière). L’impé­rialisme en effet n’a pas la forme, ni donc le mode de fonction­nement, d’un Etat global. Il faut donc pousser plus loin l’analyse.

On doit, en effet, affronter un triple obstacle épistémologique.

1. Le premier concerne l’Etat dans sa forme manifeste, qui est celle dans laquelle il se déclare comme Etat de droit. L’Etat moderne réunit censément des êtres déclarés libres, égaux et rationnels (déclaration). Et il déclare que ces conditions sont réalisées (dénégation) dans les formes de l’Etat de droit. Que cette déclaration soit une dénégation de ce qui est, on y viendra ultérieurement. Mais, dans l’Etat moderne, à mesure qu’il émerge comme tel, toutes les personnes sont censées relever d’une volonté commune, qui doit, à travers le processus constitutionnel, faire la preuve (souvent fort illusoire) qu’elle est bien telle. Et c’est en ce sens qu’il existe une autorité reconnue comme légitime parce qu’éta­blie censément par tous. Or rien de tel, on le sait, dans le Système du monde : à l’échelle mondiale, nulle déclaration d’un pouvoir commun, d’une autorité suprême, également établie par tous. Hormis celle de la « coutume », dont les traits ne sont pas aisément identifiables, les Etats modernes ne reconnaissent censément au-dessus d’eux-mêmes d’autre autorité que celle qu’ils concèdent sous forme de traités, dont ils peuvent éventuellement se retirer. Et ceux qui dominent les autres les reconnaissent d’autant plus ostentatoirement comme indépendants. C’est pourquoi l’idée d’un impérialisme étatitaire apparaît irrecevable.

2. Une autre raison d’exclure l’idée d’une étaticité mondiale, para­doxalement partagée par les tenants de points de vue opposés, se trouve dans l’affinité supposée entre Etat et Etat social. Du côté du libéra­lisme, quand on détruit l’Etat social, on prétend mettre en extinction l’Etat tout court, libérer l’individu de l’Etat. Du côté des critiques « sociales » du libéralisme, on se représente qu’il n’est de véritable Etat moderne que plus ou moins « social ». Convergence des perspectives contraires : puisqu’il n’y a pas d’Etat social mondial, il n’y a donc pas d’Etat mondial. La confusion porte, ici encore, sur le concept même d’Etat. La puissance de l’idéologie libérale fait ici sentir tout son poids sur sa critique supposée. Car c’est précisément en prétendant abolir « l’Etat » que le libéralisme impose l’Etat de classe, dont Marx prônait l’extinction. Il dit « moins d’Etat » quand il fait plus d’Etat de classe, plus de contrainte et de violence étatique de classe. Le propre de l’Etat libéral est d’avancer masqué en non-Etat, parce qu’il est Etat-de-classe, et comme tel invisible, caché sous la naturalité-rationalité supposée de l’échange marchand, de la contractualité interindividuelle, lien social par excellence de la « société civile », dont il suffirait de lever les en­traves, entraves à l’émancipation humaine.

3. Telle est bien en effet la véritable difficulté théorique. Elle tient à ce que la notion d’Etat à considérer à l’échelle mondiale ne renvoie pas aux formes empiriques familières de l’Etat social, ni seulement à l’idée d’Etat de droit. Elle concerne d’abord l’Etat de classe, l’Etat oc­culté sous la dénégation, bien réel pourtant, coiffé par l’« appareil étati­que », ensemble d’institutions de domination et de compromis, lieu décisif de la lutte des classes. Le problème en effet est que l’Etat de classe est « invisible ». Il l’est au sens où le sont les classes sociales, qui sont certes perceptibles, ressurgissant sans cesse, inattendues et bruta­les, dans le paysage. A travers les luttes sociales se produit une critique conceptuelle, qu’élaborent les analyses sociologiques et historiques, et qui vient à s’exprimer dans le propos quotidien et jusque dans le dis­cours médiatique. Mais, tout comme le rapport entre travaux humains sous le fétichisme de la marchandise, les classes sont vues sans être vues. Elles ne sont pas vues pour ce qu’elles sont. Car le rapport étati­que qui les subsume n’est pas lui-même vu pour ce qu’il est, comme rapport de classe. Et la raison en est qu’il se donne pratiquement (au sens fort de son effectivité performative, en deçà de la violence qui la conforte au besoin) dans le discours juridique, que nul n’est censé igno­rer, ni pouvoir récuser. Le discours juridique, pourtant produit de la lutte de classes, ne connaît pas les classes, mais seulement des indivi­dus. Il ne connaît donc pas d’appareil étatique de classe, mais seulement des institutions censément communes, encadrant toutes nos interactions individuelles ou associées. Seules une « critique de l’économie » (au sens de Marx) et de la culture, une sociologie critique, peuvent faire ap­paraître les classes, et donc le pouvoir de classe, qui s’exerce tant à tra­vers des institutions publiques que privées (scolaires, médiatiques, ban­caires, etc.) comme pouvoir d’Etat de classe. C’est en ce sens qu’est à comprendre « l’étaticité », la forme tendanciellement étatique, dont on parlera pour dire qu’elle émerge, en lointain horizon, à l’échelle du monde : comme une étaticité mondiale de classe. Qui reste néanmoins en rapport, dialectique, avec une étaticité de droit.

Telle sera la thèse ici soutenue : nous vivons le temps de l’ultimodernité, achèvement de la modernité capitaliste, et donc d’une émergence de la forme « Etat moderne », apparue sous la forme plurielle des Etats composant le système du monde, mais figurant cette fois comme celle d’un Etat-monde qui s’esquisse insensiblement à l’échelle globale à l’horizon de longue durée. Non pas la fin de l’impé­rialisme, mais son paroxysme dans une étaticité de classe rampante. Etat infiniment « faible » peut-être, mais pour l’intelligence duquel est cependant requis un concept fort d’Etat [4].

II. Institutions économiques

1. Rien n’est moins simple que d’articuler l’ensemble des détermi­nants réels de cette mutation historique désignée comme la « mondialisation ». Je ne chercherai pas ici à apporter d’informations nouvelles, mais, dans leur portée la plus générale, à interpréter les faits mis à jour par l’économie d’inspiration marxiste [5]. Je supposerai que ce phénomène se définit à partir du développement social des forces pro­ductives, c’est-à-dire non pas dans une abstraite tendance évolutionniste supposée au progrès technologique, mais dans la relation réciproque (quoique suivant des temporalités toujours incomparables) entre formes de production et formes de société. C’est dans des rapports de produc­tion déterminés, propres à un stade déterminé du capitalisme, du for­disme au postfordisme, que se sont développées les forces productives que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui ; mais celles-ci en retour met­tent en cause ceux-là, et les institutions qui les encadraient. Relations en boucle du social-culturel, du juridico-politique et du technique. Les fir­mes qui l’emportent, à cette phase technologique et systémique (au sens toujours ici donné à ce terme de système comme « système du monde »), sont celles qui parviennent à s’établir sur les diverses parties de la planète, y disposant leurs diverses composantes, d’extraction, de production, de commercialisation, de direction, de recherche, de fi­nance, selon les lieux d’optimisation du profit, – à moins qu’au contraire elles ne s’ancrent entièrement en sédentaires sur une zone choisie pour sa synergétique. Ce sont celles qui savent tirer profit des nouvelles conditions de la production : nécessaire « organisation » du procès productif sur une échelle plus vaste impliquant organiquement des savoir-faire plus complexes, caractère de plus en plus « immatériel » des produits, immédiateté de l’information, abaissement du coût des transports, fait que l’informatique permette une déterrito­rialisation du procès de division du travail, de prédétermination et de contrôle des tâches et des actes mêmes de la production. Ce sont celles-là qui acquièrent la plus grande capacité de coloniser les institutions des centres, de contrôler et de corrompre celles des périphéries.

La mondialisation économique apparaît comme un phénomène prédominant. On dira certes que les échanges se font principalement à l’intérieur de chacune des grandes zones de la « triade ». La mondiali­sation prédomine néanmoins, au sens où le commerce mondial cesse progressivement d’être « international », entre firmes de nations diffé­rentes, pour devenir principalement (aux 2/3 déjà) l’affaire des « transnationales ». Détentrices du noyau dur de la production mondiale (les 200 premières en assurent déjà le quart), celles-ci font prédominer des règles universelles propres à assurer la disparition de toute barrière douanière, à remettre toute richesse et activité à l’appropriation mar­chande, à mettre fin (fort inégalement, il est vrai) aux prérogatives éco­nomiques d’une nation sur son territoire.

La thèse ici présentée est que, sous cette forme spécifique, inégale et asymétrique, d’abaissement des frontières, l’impérialisme, économi­que, culturel, politique et militaire, couve une étaticité globale ram­pante, qui annonce, à l’horizon de la longue durée, l’Etat-monde, – dont rien ne montre cependant qu’il ait pour vocation de se substituer à tout autre sous la forme d’un « Etat absolu ».

2. J’ai avancé [6] que les conditions formelles de l’Etat apparais­saient, au niveau mondial, avec un territoire, la planète, une population, l’humanité, et une loi en vigueur, marquée par la puissance du capital s’imposant sous la forme phénoménale de la « loi du marché ». On reviendra sur les caractères de ce territoire, borné mais infini, et de cette population, qui est le peuple de tout. Mais commençons par la vigueur de la loi, dont le propre n’est pas seulement qu’elle se donne comme celle même de la nature, mais aussi qu’elle s’exerce comme le fait d’un pouvoir de classe.

Le caractère privé des organismes d’arbitrage des relations mar­chandes à l’échelle internationale ne signifie nullement qu’ils ne relè­vent pas d’une fonction étatique, au sens de l’Etat de classe. A l’échelle de l’Etat-nation déjà, les classes dominantes s’appuient sur un ensemble d’institutions privées ou autonomes – scolaires, médiatiques, juridic­tionnelles (chambres de commerce), monétaires (Banque Centrale), etc. – propres à assurer leur pouvoir, et dont « l’autonomie » consiste en ce qu’elles échappent à la gestion démocratique commune. Ainsi en va-t-il, à l’échelle mondiale, des institutions d’arbitrage telles que les Chambres de Commerce internationales, qui mettent en œuvre la lex mercatoria, et dont le pouvoir se mesure à leur capacité de déclencher, serait-ce indirectement, des processus de sanction à l’égard des contrevenants qu’elle désigne. Jusqu’à présent prévalait l’idée que cette légalité concrète, continûment réélaborée par les agents du marché international, ne pouvait se mettre en contradiction avec les législations nationales. Elle se constituait plutôt censément comme une forme de rationalité que les différents droits privés internes pouvaient s’appro­prier. Et ses décisions étaient au besoin confirmées par des tribunaux nationaux. En réalité, ces confirmations elles-mêmes, jusqu’au moment où elles deviennent inutiles, consacrent plutôt ces instances privées comme productrices de droit, fonctionnelles d’un pouvoir de classe à l’échelle d’un espace étatique mondial, qui s’établit sur la base de la référence à une « loi » supposée naturelle du marché, s’imposant rationnellement, donc aussi juriquement.

On sait à quel point des institutions « internationales » comme le FMI pèsent depuis longtemps en ce sens, suspendant toute « aide finan­cière » à la mise en liquidation des services publics et de toute politique économique autonome. On sait aussi qu’avec l’OMC un pas nouveau a été franchi, avec la mise en avant d’un programme de privatisation uni­verselle des activités matérielles et intellectuelles, sous l’arbitrage ul­time d’une Organe de Règlement des Différends (ORD), doté du pou­voir de contraindre économiquement les récalcitrants, monopole de la contrainte légitime ultime. Soit une toute première esquisse de l’instauration d’un droit étatique mondial. Dont on peut aussi bien dire qu’il est un non-droit, échappant en effet à tout contrôle citoyen, mais qui ne l’empêche pas d’être le droit en vigueur. La nouveauté consiste notamment en ce qu’il ne s’agit plus désormais seulement d’arbitrage, puisque la procédure culmine sur la possibilité de faire appel auprès d’un Organe Permanent de sept experts nommés pour quatre ans, et dont la décision, reprise par l’ORD, est exécutoire sous peine de sanction. Que cet Organe central soit sous l’influence prépondérante des plus puissants – que le bœuf traditionnel soit un peu faible devant le bœuf aux hormones – ne l’empêche pas de fonctionner comme instance étatique quasi-juridic­tionnelle mondiale. L’Etat du capital donne la preuve de son existence en ce qu’il s’exerce à travers des institutions, centralement établies, ca­pables, en référence à une légalité considérée comme commune, celle du marché (norme d’appropriation en même temps que d’échange), d’assurer entre les groupes capitalistes un arbitrage effectif, voué à l’inégalité des rapports de force, mais dans la forme du compromis qu’exige le partage d’un certain pouvoir de classe commun. Voilà ce qui émerge imperceptiblement à l’échelle mondiale.

L’aspect le plus important est l’indéfinité supposée du processus, promis à un développement sans fin. Le propre de l’OMC est en effet de décréter que, de l’économie mondiale, rien censément ne doit lui échapper. Coiffant l’ensemble des accords commerciaux internationaux, elle se déclare en réalité compétente dans tous les domaines, avec l’objectif officiel de la disparition des barrières douanières et de l’ouverture de toute activité au marché international. Elle s’arroge ainsi une prérogative générale non seulement sur le commerce, mais sur le procès mondial de production sous toutes ses formes, y compris celle des services et des connaissances, qui est conviée à s’inscrire dans l’ordre marchand. L’adhésion à l’OMC est en principe globale, concer­nant l’ensemble des accords commerciaux existant sans restriction. Ce n’est pas que les Etats soient formellement contraints d’ouvrir au mar­ché tous leurs domaines de production. Ils sont seulement fortement in­cités à le faire par la menace de mesures de rétorsion que les plus puis­sants sont capables de prendre à leur encontre. Surtout, les engagements qu’ils prennent ainsi par touches successives, souvent à travers les délégations partielles de souveraineté qu’ils ont déjà consenties à des ensembles continentaux (ALENA, UE), ont un caractère irréversible, par quoi ils s’abandonnent à un pouvoir supérieur d’échelle mondiale [7].

L’AGCS porte à son comble ce dispositif. L’objectif déclaré est l’élimination progressive des barrières douanières « non tarifaires », notamment celles constituées par la volonté des communautés étatiques d’assurer de façon non marchande certaines productions essentielles comme celles de l’éducation, de transports, de l’information, de la re­cherche et de la santé. Les « services », dans la définition la plus large, peuvent englober les deux tiers du produit intérieur brut de pays déve­loppés : distribution, finance, culture, environnement, communication, tourisme, sports, innombrables services professionnels (dans la réalité, produits et services sont du reste étroitement co-imbriqués : les produits sont transportés, distribués, vendus, réparés, loués, etc.). Il ne s’agit donc pas seulement des services publics, mais de toutes sortes d’activités, dont le propre est de faire l’objet de tout un tissu de régle­mentations (financements, statuts des personnes, etc.), fruits de luttes sociales et de compromis politiques à tous les niveaux de la vie publi­que.

L’extension des accords aux services ne concernerait donc pas seulement de nouveaux secteurs, mais à vrai dire toute activité humaine, transformée en économie et comprise en rapports marchands. Et, dans ce cadre, les services publics sont appelés à se considérer comme des firmes sur le marché. Ce n’est pas qu’il soit interdit aux Etats de pro­duire des services par voie fiscale, mais ceux-ci doivent restés inscrits dans un rapport de stricte concurrence avec le marché capitaliste, lequel possède de puissants moyens d’imposer ses critères, en matière d’ob­jectifs, de normes de qualité, de professionnalité, de garantie sala­riale et sociale, etc. Toute nationalisation devient une infraction. Toute subvention est déjà subversion. Tout travail est ap­préhendé comme production pour un marché, terrain de profit[8]

A quoi s’ajoute la tendance à la déterritorialisation liée au dévelop­pement de l’informatique. Voir l’e-commerce, qui diminue les pouvoirs régaliens de contrôle et de collecte de l’impôt.

3. A travers ces processus, de caractère étatitaire-global, c’est l’impérialisme qui monte en puissance. Car la démolition de tous les tissus de solidarité nationale ne crée pas une mondialité indifférenciée, mais une (rampante) globalétatisation « inégalisante ». S’imposent en effet des critères, des normes qui sont celles des entreprises des Etats les plus puissants : quel genre de diplômes devront posséder les person­nels médicaux ou enseignants, et sous quel contrôle ? quelles obliga­tions à long terme sur un territoire donné seront celles des entreprises de transports ou de courrier ? etc. Les accords sur de tels sujets se négo­cient dans le secret entre représentants des puissances qui ont intérêt à de tels engagements, dans un contexte de complexité bureaucratique que les pays pauvres ne peuvent évidemment pas maîtriser. Ces acti­vités publiques ou encadrées à une échelle nationale ne passent pas sur un marché mondial neutre, mais organisé sur des bases dominées par les plus puissantes transnationales et leurs Etats, qui pénètrent de part en part l’espace périphérique. Les capitaux développent ainsi leur capa­cité de faire œuvre de capital : de s’emparer des secteurs les plus immé­diatement rentables, sans le moindre souci de développement général, ni d’équilibre soutenable.

La mondialisation, telle qu’elle est en train de s’opérer, doit donc être désignée comme impérialisme. Ce terme, laissé au marxisme comme l’os au chien – à moins qu’il ne soit récupéré pour un usage euphémisé, notamment en termes d’« empire » – est bien celui qui convient. L’abolition supposée des frontières est en effet un phénomène asymétrique (comme l’est depuis toujours la configuration « systé­mique »), ainsi que le signale l’opposition entre la libre circula­tion des capitaux et l’assignation des forces de travail à résidence périphérique. Toute frontière n’est pas détruite, on le sait. Celles du Nord restent très puissantes. Certaines entités de l’ex-Tiers-Monde, comme la Chine ou l’Inde, manifestent des capacités de résistance et d’autonomie relative. L’aspect dominant est cependant l’emprise crois­sante des entreprises transnationales sur la plus grande partie de la planète. Leur ancrage au pays, ou au « continent », d’origine signe l’impérialisme : derrière les entreprises, il y a des Etats qui se battent dans les institutions mondiales et régionales pour leur promotion, pour que tout soit ouvert au marché, notamment les services, pour la conquête desquelles les plus puissantes transnationales, qui ont la plus grande capacité à manipuler les règles en leur faveur, sont les mieux préparées. Le capital a désormais la capacité d’aller chasser la force de travail où qu’elle se trouve, là où elle est la moins chère, la plus corvéa­ble, la plus fragilisée par des régimes oppressifs.

On voit qu’il n’y a pas contradiction, mais conjonction entre l’élément d’étatisation mondiale, selon lequel se trouve instauré un marché censément de plus en plus ouvert, sous une loi formellement la même pour tous et sous des instances proprement mondiales, et la dy­namique d’impérialisme qui s’affirme de façon spécifique par le fait que les Etats des centres dominent de fait et instrumentent ces règles et ces instances. Et la mondialisation constitue un facteur décisif dans la continentalisation de l’humanité, dans l’articulation du système en une triade qui s’en partage le contrôle. Le multiplicateur d’exploitation structure /système, par lequel la domination structurelle, c’est-à-dire définie par la structure de classe au sein de l’espace national, se trouve multipliée par la domination systémique (impérialiste) – comme en témoigne tout ce qui pèse sur la force de travail immigrée, de la préca­rité salariale à la « double peine » –, trouve ainsi sa version ultime dans le multiplicateur structure /système /Structure, selon lequel la domina­tion impérialiste (système) se renforce encore à travers l’abandon for­mel de prérogatives nationales à une forme étatique mondialisée (Structure) d’exercice du pouvoir.

III. Institutions politiques

Pas plus qu’il n’existe, empiriquement donné, de « monde écono­mique », mais plutôt une compartimentation continentale et impérialiste triadique de la planète, il ne semble exister de « monde juridique », mais plutôt un ensemble de nations qui constituent un droit international en se liant juridiquement entre elles par des accords qu’il leur est loisi­ble de dénoncer. Parler de droit « mondial » semble donc incongru. Une telle chose ne saurait exister que dans la stricte mesure où la capacité de dire le droit et de le mettre en œuvre aurait été irréver­siblement concédé à des instances supranationales (mondiales) étatiques possé­dant autorité et pouvoir à cet effet [9]. Mais y a-t-il quoi que ce soit d’irréversible ? Quels en sont éventuellement les effets ? Et quels sont les liens entre cette effectivité et l’impérialisme ?

Le droit « mondial » comme institution, déclaration et performance

Paradoxalement, l’émergence d’un droit qualifiable de « mon­dial », au sens, très faible, indiqué ci-dessus, fait corps, me sem­ble-t-il, avec celle d’un nouveau « droit international » après 45, au len­demain de la défaite du nazisme. Non seulement l’ONU est alors créée comme une institution à laquelle tout Etat est potentiellement appelé à se rat­tacher. Mais cette affiliation universelle, qui se produit effectivement, constitue désormais une contrainte effective, puisqu’il est inconcevable que quel­que Etat que ce soit puisse se retirer de cette organisation commune, dont les dispositions valent censément pour toutes les nations, et à tra­vers elles pour toutes les personnes.

Le premier principe de la Charte est cependant que chaque Etat est souverain, non seulement par rapport à un autre, mais aussi par rap­port à l’ensemble des autres. Ce qui semble aussitôt annuler tout droit le contraignant, le magistère onusien ne s’exerçant que sous la forme de « résolutions ». Il reste que celles-ci sont arrêtées dans le cadre d’une sorte de constitution de l’ONU, contenue dans sa Charte, qui détermine les conditions dans quelles des recommandations, déclaratoires ou obli­gatoires, sont prises. Il y a en cela un dispositif de pouvoir politique, auquel tout Etat est censé souscrire. Et donc un enjeu de pouvoir légitime.

Ainsi s’est constituée une instance mondiale de déclaration, recon­nue comme telle, et dotée de ce fait de quelque autorité, qui déclare un droit universel, un ordre de droit commun à tous [10]. Comme le résume excellemment Marcelo Kohen, « c’est ce droit qui a érigé en principes fondamentaux de l’ordre juridique international l’interdiction de la me­nace ou de l’emploi de la force, le règlement pacifique de différends, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le respect des droits fonda­mentaux de la personne, le devoir de coopération internationale, et qui a fourni un contenu nouveau à l’égalité souveraine, au respect de l’intégralité territoriale, à la non-ingérence et à la bonne foi dans les re­lations internationales » [11].

On sait que certaines résolutions de l’ONU ont exercé une in­fluence indéniable dans l’esprit de ce droit nouveau. Il s’agit, notam­ment de la Déclaration relative à l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux (du 14 décembre 1960). Il faut encore citer la Charte des devoirs et droits économi­ques des Etats [12], adoptée le 12 décembre 1974 par l’Assemblée Générale de l’ONU, qui garantissait aux Etats le droit de nationaliser, etc. On sait aussi que ce droit, naguère marqué par la coalition du Tiers Monde, est depuis lors, et notamment du fait du nouveau rapport de force consécutif à la chute de l’URSS, largement tombé en désuétude. Ce qu’illustre, entre autres, on l’a vu, l’essor de l’OMC. La tendance est plus généralement au retour à l’ancien droit comme norme effective. Dans le même temps, demeurent hautement problématiques, du fait du fondement purement contractuel de telles institutions, favorable aux intérêts des Etats prédominants, le fonctionnement de la Cour Internationale de Justice et l’avenir de projet de Cour Pénale Internationale. Et l’Etat le plus puissant, pour ne parler que de lui, se refuse à ratifier les traités les plus indispensables à la mise en œuvre des objectifs censément visés par la Charte : conventions sur les mesures contre l’effet de serre, pour la biodiversité et sur l’armement (mines anti-personnelles, armes chimi­ques), etc.

Le droit « mondial » comme agent de l’impérialisme étatitaire-global

Mais il faut aller plus loin, car il ne s’agit pas à proprement parler d’une marque de faiblesse ou d’affaiblissement de la juridicité mon­diale, mais de son efficace même. Le droit « mondial », en effet, dans ses formes manifestes, porte la marque des rapports systémiques et des rapports de classe. On peut certes dire que le pouvoir qui s’exerce à tra­vers lui, n’ayant pas la capacité de contraindre, est infiniment faible. Mais de cette faiblesse structurelle même découle en réalité un surcroît de pouvoir systémique. Les résolutions ne sont en effet appliquées que lorsqu’elles sont appuyées par la force des plus forts (dans le même sens le droit reconnu à la « légitime défense » n’a de pertinence que pour les Etats les plus puissants). La prédominance des Etats du Centre au sein de l’instance « globale étatique » dite Conseil de Sécurité ren­force ainsi leur puissance proprement systémique : le droit de veto trace les contours étroits de ce qui peut faire l’objet d’une éventuelle décision commune. Elle s’accroît de la légitimité que le dispositif juridique onusien confère aux seules résolutions acceptables pour eux. Cela s’est encore manifesté par la compé­tence a priori que ce Conseil vient de s’attribuer en matière de répres­sion du « terrorisme international », en même temps qu’il accordait une large latitude aux grandes puissances de mener à leur propre compte le combat contre lui [13]. Ainsi la porte est-elle ouverte au retour du droit d’ingérence. Bref, ce droit dit « international », envisagé à ce niveau, n’est pas aussi soft qu’il paraît, puisque par lui en effet la légitimité d’une juridiction pro­prement étatiquemondiale se trouve mobilisée pour la légitimation d’intérêts impérialistes. Et l’on notera la corrélation entre sa forme global­étatique publique (ONU) et ses formes occultes, supposées privées (Chambres de Commerce internationales), appareils d’Etat mondial assurant le fonctionnement universel de l’ordre capitaliste.

La dialectique ultimoderne de la force et du droit

Mais, s’agissant de la forme « publique », on n’a pas tout dit en soulignant que les Etats-Unis « manipulent l’ONU ». Car ce qui ce ma­nifeste dans ce recours « instrumental », c’est le besoin que la force a d’être légitimée par une instance universelle de droit, à l’égard de la­quelle elle n’est pas toute-puissante. Selon un paradoxe bien connu, et que Bourdieu a mobilisé pour illustrer le rapport entre le prince et l’intellectuel, mais qui a une signification plus large, la force ne trouve dans le droit quelque appui que dans la mesure où celui-ci fournit au public quelque preuve de son indépendance. La question de cette étati­cité mondiale émergeante doit donc toujours être considérée selon la relation dialectique contradictoire entre sa réalité structurelle selon la­quelle s’exerce à travers elle un rapport « global » de classe, qui assure, sanctifie et exacerbe les rapports impérialistes, et sa réalité-fiction (mais non fictive) métastructurelle selon laquelle une citoyenneté, et donc une cité, mondiale devient une revendication commune, à vrai dire toujours chargée d’ambiguïté, et dont il est urgent d’élaborer la forme critique.

Si la doctrine du « droit international » connaît des fluctuations considérables au rythme aléatoire des changements de rapports de force, il reste qu’il y a de l’irréversible dans le fait structurel, hautement ambi­gu, de l’institution d’un lieu mondial de pouvoir, phénoména­lement perceptible comme l’effet d’une délégation, d’un transfert qui, quoique minime, semble inéluctable. Et il en découle, du fait du rapport syner­gétique, mais aussi contradictoire, qu’il entretient avec le centre impé­rialiste, une nouvelle dialectique de la force et du droit, particulière­ment lisible dans le moment où se pose la question de la violence légitime.

Les conditions, apparemment conjoncturelles, de l’émergence d’une (faible) instance étatique mondiale n’ont pas disparu mais se sont transformées. Le signal avait été donné après 1945 par le danger devenu évident de nouvelles hécatombes au sein de l’humanité et par l’impossibilité flagrante de maintenir le système colonial d’inégalité formelle entre nations et non-nations, de contenir la violence des peu­ples asservis [14]. Une volonté commune universelle devait imposer les conditions de la reconnaissance de certaines prétentions de la moder­nité : indépendances nationales et coexistence pacifique. L’alignement des nouveaux Etats (ou leur dépérissement) dans l’ordre international « marchand » et la disparition des dangers liés au clivage entre les deux blocs antagonistes semblent ôter à cette volonté commune universelle toute raison et tout moyen de s’affirmer. L’étaticité [15] mondiale se réduirait à l’ONU, et l’ONU à un SAMU veilleur de nuit au service des formalités de la paix (substantiellement assurée par la puissance des « alliances militaires » autour des Etats-Unis), dont la « société civile mondiale » selon les uns, ou l’impérialisme selon d’autres, aurait ce­pendant besoin. On peut penser qu’il y a, au contraire, dans la situation apparue dans l’après-guerre, un élément d’irréversible, qui persiste et croît sous d’autres formes, seulement occulté, sous l’ordre néo-libéral, par un fantasme de toute puissance qui réactive « l’illusion coloniale » de maîtrise des peuples dominés, celle d’une fin paisible et soumise de l’histoire.

Cet élément irréversible peut se lire selon des niveaux d’analyse et des angles différents et contraires : nécessité d’une « régulation » mondiale, donc de règles (mais qui dira les règles et le droit ?), dangers inhérents à une société mondiale dépourvue d’un pouvoir commun et péril consubstantiel à toute concentration concentration de pouvoir, exigence d’une citoyenneté universelle, etc. Bref, il doit se lire tout à tour comme élément de la dynamique structurelle étatique de classe mondiale, et aussi, tout au contraire, comme moment « ultime » de la promesse-exigence que je nomme « métastructurelle, c’est-à-dire toujours dans l’ambiguïté de leurs relations dialectiques.

Du côté de la sécurité collective, le signal majeur ne vient pas seu­lement de l’attentat de Manhattan, mais, tout autant, du jeu pervers de l’anthrax, finalement d’origine « domestique » (!), qui révèle l’omni­présence potentielle d’armes de destruction massive, disponibles pour une guerre civile dans un espace étatique mondialisé. La menace n’a nullement cessé. Mais elle a pris un tour nouveau : elle s’est priva­tisée. Elle a cessé d’être seulement une menace extérieure, brandi par un Etat contre un autre, pour devenir un danger à la Hobbes, auquel on ne pare, selon une démonstration classique, qu’en confiant à une ins­tance unique et commune le monopole de la violence légitime, c’est-à-dire par une institution étatique, cette fois globale (et la condition, énoncée par Rousseau, selon laquelle la paix n’existe que si le souve­rain n’est autre que le citoyen, définit ici le défi politique sous sa forme ultime). Que les dangers qui menacent soient de caractère privé et civil dans un espace global-étatique, se vérifie au fait que la puissance de feu ne se tient pas dans les maquis de la montagne afghane, mais dans ceux de la finance maffieuse mondiale, mobilisable pour des actions noma­des n’importe où dans le monde, et notamment dans ces centres où se trouvent concentrées les armes les plus efficaces et les cibles les plus significatives. Les « sanctuaires » nationaux, supports transitoires, bien­tôt inutiles, ne sont que les chaînons « systémiques » d’un procès qui est aussi « macro-structurel », c’est-à-dire relevant d’un pouvoir étati­que de classe à l’échelle mondiale [16] qui s’affirme par l’imposition de la loi commune du capital, désignée comme loi du marché [17].

La police et l’Etat

On a trop dit que les Etats-Unis sont militairement tout puissants. Leur supériorité militaire absolue par rapport aux autres grandes puis­sances ne leur est que d’un secours indirect parce que la confrontation directe avec elles se fait sur le terrain de la compétition économique. Elle leur assure une emprise sur les théâtres du Sud, où tout conflit semble devoir tourner à l’avantage du camp qui fera appel à l’Améri­que, laquelle peut en attendre les moyens de prendre pied éco­nomiquement et politiquement. Mais l’issue politique n’est nullement certaine, car elle suppose un surcroît de puissance qui suppose un mi­nimum de légitimité, qui lui manque précisément.

Les Etats-Unis semblent certes se jouer de l’ONU. Pour la guerre du Golfe, ils ont encore dû extorquer sa permission, grâce à leur capa­cité de chantage sur certains partenaires du Conseil de Sécurité. Pour celle du Kossovo, l’ONU étant ainsi rabaissée, ils s’en sont passé, légi­timés par la coalition de leurs alliés, et franchissant le pas d’un fonde­ment de droit à un fondement moral [18]. Pour celle d’Afghanistan, ils ont obtenu d’elle une bénédiction, dont ils ont donné l’interprétation la plus extensive et la plus improbable, se déclarant habilités à poursuivre l’ennemi désigné partout dans le monde. Il reste à savoir s’ils ont la ca­pacité de laisser derrière eux un ordre à leur convenance. Le fait que la suprématie militaire ne permette pas une domination politique assurée, et que seule l’ONU puisse « finaliser » de telles opérations est haute­ment symbolique, c’est-à-dire va bien au-delà de la question des pou­voirs formels de l’ONU : il manifeste que la forme « systémique » a cessé d’être exclusivement prédominante, et qu’un rapport de forces, qui tient à l’impossibilité croissante de gouverner les plus larges masses humaines par la seule force impérialiste, compte aussi dans cette tendance à une certaine étaticité mondiale.

C’est au regard de celle-ci que la guerre impérialiste doit désormais prendre les traits d’une opération de police. Les GI’s ne sont censément légitimes que comme agents de police présumés de l’ordre mondial. A ce titre, ils sont dignes de jouir d’une protection particulière, laquelle leur permet de survivre aux « intenses combats » [19] qu’ils infligent à leurs adversaires. Ils sont censément notre force commune sur le sol commun, ils sont notre milice, troupe d’élite dotée d’une baraka technologiquement garantie, capacité de tuer sans être tués, ayant le privilège d’être le bras armé de Dieu-sur-terre, nom que Hobbes donnait à l’Etat moderne. Mais le chef de la police mondiale n’est pas celui de l’Etat mondial. Il doit laisser place à ce Dieu lui-même, en l’occurrence sous la forme de l’ONU, très petit dieu, qui pourtant seul peut officiellement présider à l’institution d’une république particulière, sous l’œil constitutionnel attentif du monde entier. Il n’est de police mondiale que d’un Etat mondial, si faibles en soient les prérogatives.

Microcosme et macrocosme

Bref, l’ONU est à déchiffrer comme un sphinx Janus. D’un côté, structurel, résultat et concentré des rapports de forces d’une structure de classe (et l’on a vu sa relation au « système monde »), et de l’autre, métastructurel, promesse d’un Etat de droit pour tous enfin légitime, dans son infinie faiblesse, signe d’une réelle puissance de tous. Cela suggère que la citoyenneté mondiale –  qui reste cependant à définir et à circonscrire – est une idée de combat et d’avenir. Ainsi qu’il apparaît lorsque l’on rapporte l’un à l’autre le microcosme de l’Etat-nation et le macrocosme de l’Etat-monde en gestation.

Dans les formations sociales modernes, Etats-nations, les rapports de classes s’instituent à travers les relations censément contractuelles du salariat, dans lesquels sont déclarés libres ceux que mobilise la machinerie marchande-bureaucratique au gré des opportunités du profit. En ce sens, il y a du matériel dans le formel. On ne peut impunément déclarer l’égalité sans que cette déclaration ne soit incessamment rappelée en retour par ceux qui subissent l’inégalité, et activement revendiquée dans une pratique constitutive (à travers la lutte sociale et politique) d’un certain pouvoir commun, d’une certaine emprise de la multitude sur les lois qui la régissent. Cette déclaration n’a d’efficace que parce que la dynamique économique, dans la forme de société qui se réfère à l’égalité for­melle, tend à promouvoir une classe de salariés que son nombre et sa qualification croissante, son rôle dans le procès même de production, rend toujours plus capable de conquêtes politiques et culturelles. Cela dit très abstraitement, simple rappel d’un motif classique du marxisme, qui n’a rien perdu de son actualité.

Ainsi en va-t-il de la déclaration des droits et de l’égalité des Etats. Cela ne tient pas à une quelconque force de la morale et de ses procla­mations, mais à ce qu’il n’est pas si facile de dissoudre les Etats, même les plus faibles, dans le « marché universel », et cela parce qu’il n’a ja­mais existé de marché sans régulation quelconque, sans organisation de quelque façon consentie (ce qui ne veut pas dire nécessairement démocratique), hors marché, d’une part importante de la vie sociale. Et, plus largement, sans une nation, détentrice du sacré de l’existence commune [20]. Les nations ne disparaissent pas dans le marché comme le sucre dans l’eau. Il n’y a pas aujourd’hui seulement une résistance du fait étatique, mais, en tout pays du monde, une densifica­tion extrême des existences nationales. Les gens n’en finissent pas de voir leur destinée s’extraire de l’ordre coutumier, local, particulier, fa­milial ou clanique, pour se constituer selon le réseau de plus en plus serré de droits, d’obligations, de risques et de sécurité, de perspectives, de libertés et de contraintes qui tient à la densification des lois et régle­mentations nationales. Ainsi, paradoxalement, tandis que les barrières marchandes s’abaissent, l’espace étatique, se densifie (d’où la puis­sance, et la violence, des phénomènes de décomposition/recomposition nationales, dans lesquelles les groupes impliqués voient mis en jeu leurs intérêts les plus intimes et les plus tangibles). Mais il n’existe pas non plus, désormais, d’Etat particulier hors du sceau de la sacralité supé­rieure de la « communauté internationale », au sens strict de la commu­nauté des nations, instituant des instances supranationales. Il s’engen­dre, sous l’impérialisme, une sorte de dialectique entre, d’une part, la reconnaissance « malgré tout » de la souveraineté des Etats, aussi minimale que possible bien sûr, comme le principe de pacification indispensable à « l’investissement » économique, et, d’autre part, le fait que celle-ci ne peut être assurée que par la certification, au besoin mili­taire, de l’ONU, et donc par la promotion de celle-ci. Les Etats-nations, irrédentistes, appellent l’Etat-monde, exigé pour leur existence même.

Que la « communauté internationale » se dépasse de fait tendan­ciellement en Etat-monde, et donc qu’elle dépasse le programme géné­tique de l’impérialisme, cela ne tient évidemment pas à cette seule dialectique du microcosme et du macrocosme. Et je laisse ici, hors de l’analyse, tout ce qui, s’originant dans le mouvement des forces pro­ductives-destructives, fait potentiellement de l’espace planétaire un seul monde pour tous : la communication culturelle, la science. Les grands enjeux, irréversibles, de l’écologie, au regard desquels les nations ont des intérêts différents, ne concernent pas seulement des nations, mais l’humanité comme telle. Le droit mondial est présent comme exigence vitale. Le pouvoir commun de contraindre à la préservation de la planète suppose, pour s’exercer, les formes de sa légitimité.

IV. Appellations et conceptions proposées de notre temps

Cette analyse conduit à la critique de quelques appellations cou­rantes.

Celle de « communauté internationale », qui n’est recevable qu’au sens précis de la communauté des Etats en tant qu’elle agit à travers des institutions et des règles reconnues par tous, celles des Nations « Unies ». Il n’y a de « communauté » ayant quelque autorité légitime que dans la mesure où « l’union » de celles-ci représente un fait consti­tutionnel (si limité qu’il soit) au sens moderne du terme, renvoyant à l’accord supposé de tout un chacun à travers l’adhésion de l’Etat auquel il appartient. Il y aurait peu à dire sur cette expression si elle n’était constamment utilisée, dans les médias (y compris dans la presse la plus « savante » [21]), pour désigner, en leur prêtant une légitimité universelle, les organismes « systémiques » les plus divers, du FMI, qui apporte censément « l’aide de la communauté internationale », à l’OTAN, qui assure ses « interventions » en vue de la sécurité et de la paix, comme peut le faire aussi toute coalition d’« alliés » pour la bonne cause. L’expression fonctionne comme la couverture idéologique la plus inno­cemment « réactionnaire », désignant comme ayant autorité pour inter­venir dans les Etats du Sud des institutions militaires ou financières constituées par le Nord et rigoureusement dépourvues de la légitimité (supranationale) qu’on leur attribue, ne possédant en effet aucune sorte de « légalité ». Elle forme la matrice d’une langue de bois supposée consensuelle, lingua franca qui agit 24 heures sur 24. Opérateur idéolo­gique par excellence de l’ultimodernité, elle atteint son fonctionnement maximal quand elle autorise le droit à se transcender en morale, comme ce fut particulièrement flagrant dans le cas du Kosovo. Car la vulgate de l’ultimodernité, en tant que moderne, ne peut fonctionner qu’à l’universalité : à l’impérialisme, qui ne peut plus mettre en avant la supé­riorité civilisatrice, reste l’obscure universalité des « droits de l’homme ». Ce qu’il ne peut gagner sur le terrain du droit, il s’efforce de l’emporter sur celui de la « morale », sur lequel tous les coups sont permis, vu que la validation de ses affirmations n’exige pas le sceau constitutionnel, mais seulement la puissance de l’opinion dominante, assurée d’avance à ceux qui ont les moyens de la manipuler.

L’appellation de « société civile internationale » est plus préten­tieuse. Elle véhicule en effet – du moins au sens traditionnel du terme, car celui-ci fait aujourd’hui l’objet d’une subversion [22] – la thématique explicite d’une société civile (mondiale) sans Etat (mondial), d’un « droit sans Etat », stade suprême où le droit réaliserait sa propre essence, qui est de tendre vers des interactions délivrées de toute contrainte autoritaire, de tout arbitraire étatique régentant la liberté individuelle. Cette thèse serait parfaitement justifiée si la loi marchande pouvait passer pour une loi naturelle, et l’autorité étatique pour un artifice, comme un stade historique provisoire [23]. Elle implique une idée du droit marchand comme « droit naturel », fondée sur l’argument utilitariste du marché comme forme rationnelle (productive) par excellence de l’interaction économique, sublimé en argument du bien commun, donc du bonheur de chacun, qui serait son droit suprême. C’est contre cette thèse qu’est tournée le théorie métastructurelle [24] : contre l’idée que l’on puisse penser le droit hors de l’Etat, et l’économie hors de la politique. Au plan ultime de l’entendement rationnel, le marché n’est jamais qu’un mode de coordination possible, toujours polairement lié à son « autre », qui est l’organisation, – dans un rapport qui n’est pas simplement d’alterna­tive, mais de multiples entrecroisements. Au plan fondateur de la raison juridico-politique, celui de la déclaration de droit, nul ne contracte avec quiconque, si ce n’est au sujet d’un objet du monde, au­quel tout autre peut aussi bien prétendre, sauf accord entre tous sur les conditions de l’appropriation et de la contractualité interindividuelle. Le droit « naturel » moderne – ou la « culture » moderne, en tant qu’elle est rejet de toute loi de nature – est ce par quoi la propriété n’est jamais que prétention critiquable à la propriété, ce par quoi la propriété privée ou collective n’est jamais acquise, mais toujours ouverte à l’argumentation. Il est ce qui empêche le propriétaire de dormir. Dans le langage de Pascal, « le Christ sera en croix jusqu’à la fin des temps, on ne peut dormir pendant ce temps-là ». En maxime du prince moderne (à la Gramsci) : « citoyen ne dort ». Le « droit (dit international) sans Etat » de la « société civile internatio­nale », c’est, en réalité, sous le régime du sommeil dogmatique, « l’Etat (de classe mondial) sans droit » : c’est l’arbitraire de la propriété capi-taliste se donnant, hors constitutionalité argumentative, comme règle commune, et s’exerçant à travers la puissance occulte de ses appareils mondiaux d’Etat privés (voir ci-dessus) et l’hégémonie qu’exerce le centre systémique (impé­rialiste) sur les institutions émergeantes d’éta­ticité mondiale [25].

Le terme d’« ultra-impérialisme » a été repris pour désigner le stade auquel est aujourd’hui parvenu l’impérialisme. Une certaine ten­sion s’observe à ce sujet chez les marxistes entre, d’un côté, ceux qui insistent sur la division de la planète en grands ensembles économico-politiques, tant selon la « triade » impérialiste, que comme des « conti­nents » désormais ouverts à l’action politique [26], et, de l’autre, ceux qui, sans sous-estimer cet aspect des choses, mettent l’accent sur le caractère multilatéral des relations de domination dans le cadre d’une concur­rence capitaliste mondialisée. Odile Castel [27] parle en ce sens d’un « ultra-impérialisme ». Cette approche pousse à mettre en avant les prémices d’un « État global », « complexe » en ce qu’il porte la marque de la hiérarchie systémique. L’esquisse ici proposée, qui n’est pas sans quelque rapport avec une telle vision, suppose seulement que, s’interrogeant sur la nature « structurelle » (de classe) de cette étaticité, on la mette en rapport avec les conditions « métastructurelles » de ce qui, à l’époque moderne, se donne comme étatique : il n’y a pas d’Etat au sens moderne du terme, y compris au plan global, sans le présupposé d’un pouvoir censément commun sous le signe de l’égalité et de la li­berté (déclaration/dénégation). Les catégories de l’économie ne peuvent ici suffire : des présupposés proprement politiques appartiennent au contexte de la mondialisation des luttes sociales. La force de la critique de la mondialisation néo-libérale tient au travail éminent des écono­mistes, sa faiblesse à la faible implication de la philosophie politique [28].

L’appellation d’« empire » a connu un grand succès à travers le li­vre de T. Negri et M. Hardt, où elle se trouve associée à une riche in­vestigation et à toute une série d’intuitions fulgurantes. Elle fait, à mon sens, difficulté en ce qu’elle ne s’impose que par une collusion-confu­sion, qui affaiblit singulièrement son caractère heuristique et sa fiabilité politique, entre les catégories systémiques, celles du système-monde (celles de l’impérialisme), et les catégories structurelles, celles de l’Etat-monde émergeant. De façon typique, « l’empire », supposé désigner quelque chose comme le système global, se trouve défini par des traits spécifiquement structurels : il serait à la fois « monarchique » (type présidence américaine), « aristocratique » (type multinationales) et « démocratique » (type organisations ouvrières), selon la vieille typolo­gie des « régimes » (qui relève précisément de l’ordre abstrait de la structure, et non de l’ordre concret du système, au sens, aujourd’hui commun dans le marxisme, que je donne ici à ces termes). Cette notion d’empire constitue ainsi un obstacle épistémologique au sens propre du terme, une surimpression conceptuelle, une confusion initiale, qui inter­dit de penser l’essentiel : la dialectique entre les deux ordres (système et structure), l’appui que l’impérialisme prend sur la forme étatisante mon­diale, et l’enjeu universel que celle-ci représente, – même si l’ouvrage est manifestement tout plein de ce type de préoccupation. Ce n’est pas que les contradictions ne soient perçues. Elles sont même souvent magistralement mises en scène, illustrées par les philosophèmes de Spinoza, Deleuze et Foucault. Ce qui manque, à mon sens, ce sont les moyens analytiques de leur dialectisation. C’est ainsi que le « centre » fonctionne tout à la fois comme le monopole de la force et le producteur du droit (p. 39). Cette référence à l’empire comme machine, « machine autovalidante et autopoïétique », concentré de Luhman et de Habermas, qui se valide à travers son procès de communication, p. 60, ne me semble pas donner une idée claire de la relation dialectique entre la « multitude » et l’institution. Quant à la catégorie foucaldienne de bio­politique, si innovante par rapport à une analyse des procès de domination fixée sur la seule propriété des moyens de production, elle se trouve ici mise en œuvre en deçà de la critique marxienne du capitalisme. Celle-ci s’organise en effet autour de la contradiction dialectique entre la production de richesses concrètes, condition et mesure de la vie, et la finalité abstraite du profit comme horizon du capital, accumulation de pouvoir sur pouvoir au prix de la destruction de toute vie. Or l’usage qui est ici fait de la catégorie de « biopolitique », l’idée selon laquelle « la production de la vie ­(serait) devenue l’objet du pouvoir », p. 49, « processus des multinationales », p. 58, écrase, me semble-t-il, cette contradiction, qu’elle voudrait pourtant faire apparaître. Corrélativement, le capitalisme, dans son essence presque advenue de « marché mondial », se trouverait « directement (je souligne) confronté avec la multitude sans médiation », p. 293. Au principe de cet affaiblissement théorique – sur le fond d’un présupposé venu du libéralisme qui sollipsise la catégorie de marché (qualifié de « panopticon du pouvoir impérial », p. 239) comme le principe général de l’ordre économique capitaliste – se trouve cette idée d’un monde comme « machine autovalidante », qui écrase dans l’indifférence conceptuelle les formes propres à la rationalité sociale (versus naturelle) moderne : la bipolarité marché / organisation (avec leur corrélats présupposés de la contractualité inter­individuelle/centrale), modes de coordination polai­rement opposés et facteurs de classe (seulement) relativement homologues [29]. Quant à la déterritorialisation, elle est annoncée d’une façon que l’on peut juger prématurée et unilatérale, si l’on se représente que la caté­gorie même d’« intervention », p. 42, suppose celle de territoires, et de bons sujets étatiques intervenant sur le terrain des Etats-voyous. Par cette collusion entre le structurel et le sytémique s’affaiblit tant la problématique de la « classe » que celle de l’Etat-nation, et donc de l’agir citoyen et local, au bénéfice de l’action symbolique planétaire, – celle du « serpent » contre celle de la « taupe ». Et aussi celle de l’impérialisme, censé disparaître au profit de l’empire, mauvais « pour soi », mais meilleur « en soi », p. 72.

Il existe d’autres catégorisations de la « société monde », sous le signe de la « complexité » (E. Morin). L’esquisse ici proposée suggère que celle-ci est à envisager à partir de la grille structure / système. La structure du capitalisme, qui s’indique dans la topique marxiste, est in­finiment complexe dans ses fonctions et contradictions. Elle croise sa complexité avec celle du système-monde. Et elle n’est au fond qu’une logique sociale d’ensemble qui vient surdéterminer toute la complexité des formes sociales antérieures, familiales, religieuses, communautai­res, etc., qui la surdéterminent elle-même. Elle ne se donne que comme point de repère dans le chaos, visant des actions communes possibles [30].

V. La violence et la guerre ultimodernes

Ces clarifications nous permettent de nous interroger sur la nature diverses de la violence « ultimoderne ».

Si l’on part des considérations classiques de Hume concernant « les conditions de la justice », qui lie le caractère pacifique des rapports so­ciaux à leur relative égalité, et si l’on rapporte en conséquence la vio­lence à l’inégalité de fait ou à la perspective ouverte de l’emporter ab­solument sur l’autre, on comprendra pourquoi la violence moderne est plus grande encore dans la relation systémique (de l’impérialisme) que dans le rapport structurel (de classe), et que le « multiplicateur d’exploitation » structure-système-Structure, exposé ci-dessus, est aussi un multiplicateur de violence.

Comme le note Cl. Serfati [31], la violence militaire se manifeste moins aujourd’hui entre les grandes nations, qui se font de quelque façon équilibre et ne peuvent s’affronter militairement sous peine de se détruire mutuellement. Elle concerne en effet plutôt des conflits intra-étatiques des pays du Sud, dont l’enjeu est souvent la construction étatique dans le contexte de l’emprise des Etats dominants. D’une part, la construction étatique, loin d’être obsolète, se présente comme un en­jeu vertigineux de pouvoir dans les pays archaïques comme l’Afghanistan, par exemple, où la question se pose de savoir quelle fraction (ethnique, linguistique, religieuse, géographique) réussira à la mettre en œuvre à son bénéfice ou à se l’approprier, dans toutes ses composantes administratives, socio-économiques et culturelles. La chose est généralement perceptible, mais la théorisation demeure affai­blie par la tendance à penser que les seuls rapports déterminants sont ceux du marché, par la difficulté à placer le concept d’organisation au même rang épistémologique [32]. D’autre part, ce sont, dans ces condi­tions, les Etats dominants, qui, dans ces zones que leurs intérêts pous­sent à contrôler, jouent le rôle essentiel dans la démesure de la vio­lence : fourniture d’armes et d’informations, couverture logistique et médiatique, etc., – du fait aussi de leur prédominance dans les instances supranationales. De ce fait, le caractère propre de ces guerres est de fi­gurer déjà comme des guerres civiles, au double sens du terme : au plan des sous-Etats du Sud et sur le terrain d’un Etat vaguement mondial. Les adversaires ne sont pas des ennemis de la nation, mais des criminels contre l’humanité. Guerres religieuses, donc civiles. Guerres privées, hors des normes internationales. Guerres de mercenaires et non plus de citoyens. Opérations de police. Guerres éthiques. On a vu quel sens il convient de donner à ces termes.

Si l’on définit le « terrorisme » comme un acte de violence mor­telle exercé à fins politiques, sur des personnes quelconques ou ciblées, dans un Etat de droit censé détenir le monopole de la violence légitime, on peut lui associer la « terreur d’Etat », qui est un gouvernement par des moyens de violence mortelle hors des normes censément légitimes. Mais terrorisme et terreur ne forment pas forcément un couple de vio­lence corrélative. Ils se distingueraient en cela de la guerre, violence supposée réciproque, si celle-ci n’aboutissait en général au massacre des prisonniers et de la population civile. Tout proche en est le terro­risme embargo, sans danger pour qui l’inflige, qui condamne à la mort grise, massive, anonyme et statistique. Quant au terrorisme kamikase, c’est l’arme folle de ceux qui sont désarmés, qui affrontent l’adversaire au zéro mort, détenteur du monopole de la violence efficace, de la capa­cité de tuer sans être tué. Et de celle même de faire la guerre sans la déclarer. Le kamikase est celui qui n’a plus pour arme que sa propre mort. Encore celle-ci ne lui appartient-elle même plus, car ce sont d’autres qui l’envoient à la mort à leur place et pour leur propre gloire. Et ceux-là se sont eux-mêmes disqualifiés d’avance, ayant trahi le code d’honneur sans lequel il n’est pas de guerre de libération.

VI. Une politique de l’humanité

Si l’on admet qu’émerge quelque forme d’étaticité mondiale, on doit aussi admettre le fait, ambigu et contradictoire, d’une juridicité mondiale, et donc aussi le concept d’une politique de l’humanité. L’humanité ayant des droits, qui sont des droits de tout un chacun, mais au nom desquels elle se déclare agissant comme un sujet, c’est-à-dire en exerçant un pouvoir commun, égal entre tous.

On reconnaît la figure du contrat social. Quoiqu’elle conduise le plus souvent à toutes sortes de bévues, il n’en est pas d’autre par la­quelle on puisse du moins commencer, et ceux qui croient se l’épargner la pratiquent secrètement sans le savoir [33]. On doit surtout souligner – à l’encontre du libéralisme qui, selon ses diverses versions, y voit soit le fondement de la société moderne ou l’idéal qu’il poursuit, ou quelque fable des origines » que cette figure est précisément celle à partir de la­quelle seule se conçoit [34], la structure capitaliste de classe, en même temps que sa critique. Cette figure est en réalité venue fort prématuré­ment, et ce n’est qu’avec l’ultimodernité qu’elle trouve cohérence. Locke et Kant, on le sait, commencent le discours politique par l’aveu que « la terre est également à tous » : c’est en effet l’objet même de la théorie que de dire selon quelles règles coopérer en s’en partageant l’usage. Le contrat social ne s’entend donc radicalement qu’entre tous à propos du tout (c’est en ce sens, pour reprendre en la retournant, un thème de T. Negri, que l’ultimodernité ne connaît plus « d’extérieur »). Le traitement du sujet au niveau d’un Etat particulier n’est ainsi qu’une retombée inconséquente, reflet de l’archaïsme d’une humanité encore dispersée, fragmentée en un patchwork provisoire, qui ne saurait répon­dre de lui-même. Loin d’être une extension velléitaire du contrat social étatique, le contrat social mondial est la vérité, fragile et ambiguë, du contrat social.

C’est pourquoi « l’Etat Mondial », au sens de cette instance mini­male à laquelle quelque pouvoir devrait être reconnue et qui serait un Etat de droit, ne procède pas, selon son concept, d’une « fédération ». Il n’est pas fédéral, et c’est là une nouveauté absolue par rapport à toute fédération existante, comme celle par laquelle se sont formés les Etats-Unis ou la RFA, où celles dans lesquelles s’agglomèrent les nouvelles entités continentales, l’Europe ou l’Amérique. Il ne s’agit plus d’un regroupement d’entités préexistantes ayant censément chacune leur territoire et qui acceptent de déléguer une part de leurs prérogatives à un pouvoir central commun. Dans l’ordre phénoménal, tout se passe comme s’il s’agissait d’aller vers un « pouvoir fédéral mondial », demeurant à un très haut degré respectueux de l’autonomie d’Etats antérieurement indépendants sur leur territoire. C’est en effet formel­lement de tels abandons de souveraineté que demandent l’OMC. Mais, précisément, de quelconques « abandons » ne sont recevables que sur la base de la reconnaissance que « la terre est également à tous », ou plutôt que tous ont la même relation juridique à la terre, au sens où nul droit ne peut procéder de la force, mais seulement d’un accord libre et égal entre tous. Que cet accord ne se réalise jamais effectivement que dans des rapports de force n’empêche qu’il ne peut officiellement s’établir que par la référence à une position qui n’est pas une position de force, mais la reconnaissance que nul ne peut se dire unilatéralement légitimement maître de ceci ou cela. L’ordre légitime découle d’un accord entre tous, et cela dans un univers où nul Etat parcellaire ne peut non plus prétendre détenir sans l’accord des autres des droits absolus sur son territoire [35].

Il n’est pas inutile d’aborder la question en termes formels de prin­cipes de justice[36]. Un ordre universel ne peut se donner comme légitime que du point de vue de ceux qui ont la plus mauvaise position. Il ne peut s’avancer que selon le principe machiavélien de la lutte efficace de ceux qui ont le moins. Dont la condition première est qu’ils ne soient pas dépossédés de ce qu’ils ont. Si la nation ne peut être défendue du point de vue du pouvoir légitime de chacun sur son territoire, elle l’est d’un point de vue universaliste, comme le lieu parcellaire à partir duquel des projets concrets de vie commune et de solidarité peuvent être conduits, à l’inverse de la logique abstraite du profit. La loi du grand nombre, selon laquelle les opprimés et les exploités sont le plus souvent le grand nombre face aux minorités dominantes, induit une dialectique entre la promotion d’une politique de l’humanité et la « lutte des peuples » contre l’impérialisme. Qu’un pouvoir démocratique vienne à s’esquisser à l’échelle du monde, cela se mesurera à la capacité qu’y trouveront les nations et populations du Sud d’en faire le moyen de leur propre défense et illustration, et de leur droit égal sur la planète entière, dans sa forme concrètement transformée par les techniques et les cultures, droit égal à disposer des ressources et des savoirs, à s’auto-organiser là où elles se trouvent et migrer éventuellement là où la vie est meilleure.

Et il est sans doute tout aussi urgent de proposer des programmes concrets d’action [37]. Ceux qui le font dans cet esprit savent que la citoyenneté mondiale ne se joue spécifiquement ni dans les transac­tions politiques tendant à réformer l’ONU, ni dans les rassemblements médiatiques symboliques de Seattle à Porto Allegre, où elle commence à trouver son expression publique. Mais qu’elle a, pour les raisons qu’on a vues, son cours ordinaire dans toute action et  lutte anti-classe[38] et anti-système de par le monde.

 

 



*       Je remercie Annie Bidet-Mordrel pour ses relectures critiques des versions successives de ce texte, et Marcelo Kohen pour les critiques qu’il m’a adressées et les corrections qu’il m’a suggérées. Les erreurs restent miennes.

[1].       L’analyse ici proposée – sur un thème que j’avance depuis mon article de 1991, « Demain, le Sur-Etat ? », Actuel Marx n° 10, Ethique et politique, PUF 1991 – s’appuie sur l’exposé systématique qu’on trouvera dans mon livre Théorie générale, PUF, 1999, au chapitre 6, « Le système du monde », pp. 233-306. Elle s’oppose dans l’ensemble à celle proposée par M. Hardt et T. Negri dans leur récent livre Empire, Exils, 2000. Au plan philosophique, elle reconnaît le même impératif, qui est de penser ensemble dans l’immanence les faits et les normes. Elle en partage donc certains présupposés spinozistes, mais dialectisés par les relations qu’elle manifeste entre « métastructure » (le sens de ce terme se manifes­tera progressivement), structure (de classe) et système (du monde).

[2].       Voir dans ce recueil l’article de Peter Gowan, et, selon une approche différente, l’ouvrage d’Yves Salesse, Réformes et révolution, Agone, 2001.

[3].       On voudra bien comprendre le caractère relativement auto-référentiel de ce texte : les renvois constants aux concepts présentés dans mon livre Théorie générale, tiennent au fait qu’il s’agit ici, comme l’ensemble de mes travaux depuis cette date, de la poursuite de la même entreprise théorique, qui ne peut rendre raison d’elle-même que par l’application, à de nouveaux objets, des catégories qu’elle a produites. Interviendront donc nécessairement les concepts de structure et de métastructure (dans leur relation dialectique) et celui de système. La structure désigne toujours la « structure de classe » au sens marxien (dont je propose une réhabilitation-extension aux §§ 521-524 de cet ouvrage). Le système désigne le « système du monde », Centre (s) / Périphéries, au sens classique notamment depuis les premiers travaux de Wallerstein. Le couple structure /système s’entend donc au sens de la relation « structure de classe » /« système du monde », où « structure » désigne la forme (abstraite) qui est commune à divers Etat-nations, et « système » la forme (concrète) historico-géographique de l’ensemble que ceux-ci constituent. La métastructure désigne le présupposé de liberté-égalité-rationalité, posé dans la structure moderne de classes. Comme on le voit déjà chez Marx, la structure de classe du capitalisme ne se comprend, et ne peut être exposée analy­tiquement, que comme le « renversement » de la métastructure : le capital ne se conçoit que comme retournement, Verwandlung, structurel, c’est-à-dire toujours déjà effectif, d’une relation échangiste en relation d’exploitation (Le Capital, Livre I : de la Section 1, niveau métastructure, à la Section 3, niveau structure). La métastructure n’est donc pas à prendre au sens de « superstructure ». On sera donc particulièrement attentif au fait que la notion d’Etat (ou d’étaticité) réfère ici tantôt à l’ordre métastructurel (déclaration-dénégation), tantôt à l’ordre structurel, en réalité toujours à la relation entre les deux. Tous ces termes sont définis dans le glossaire de Théorie générale. La note 10 ci-dessous fournit une illustration historique concrète de ce concept méta /structurel.

[4].       La démonstration, selon laquelle c’est la « structure de classe » qui fournit la clé du « système du monde », proposée aux pp. 244-251 de Théorie générale, qui ne peut être reprise ici, renforce l’argument d’un possible étaticité mondiale.

[5].       Cf., entre autres, en langue française, et à des titres différents, les travaux de G. Duménil et D. Lévy, de Fr. Chesnais, de Cl. Serfati, de M. Beaud, et plus généralement aussi tout le travail qui se fait aujourd’hui autour d’ATTAC.

[6].       Voir Actuel Marx, n° 29, Critique de la propriété, « La propriété, le libéralisme et le communisme », PUF, 2001, pp. 143-145.

[7].       Voir Susan George, Remettre l’OMC à sa place, Mille et une nuits, 2001.

[8].       En ce sens, la référence initiale au « totalitaire » tient à la prétention de tout créer par la marché comme le système soviétique voulait le faire par le plan. Elle peut s’argumenter au plan des fondements d’un ordre juridique, comme je le suggère dans la note 9 ci-dessous, sur l’articulation antagonique des deux formes modernes de la coordination rationnelle et raisonnable à l’échelle sociale, hors de laquelle il n’est pas de perspective de droit. Un ordre social fondé sur un seul pôle tend à l’extinction du droit.

[9].       Cf. Monique Chemillier-Gendreau, « Peut-on faire face au capitalisme ? », in Le droit dans la mondialisation, sous la direction de M. Chemillier-Gendreau et Y. Moulier Boutang, Collection Actuel Marx Confrontation, PUF, 2000. Elle argumente qu’il n’y a pas de droit au sens propre que par « l’articulation entre les contrats et la loi », laquelle suppose une volonté générale implicite. C’est en ce sens que j’ai tenté de montrer au Livre I de Théorie générale, qu’il n’y avait de droit moderne que par la co-implication antagonique de la contractualité interindividuelle et centrale, selon la matrice de la métastructure de la modernité.

[10].     La problématique méta /structurelle, présentée dans Théorie générale, voudrait, entre autres, contribuer au dépassement dialectique de l’antagonisme entre jusnaturalisme et positivisme juridique. La métastructure, ce n’est pas le droit naturel, compris comme interpellation transcendante, c’est la déclaration (juridico-économico-politique), qui possède un mode d’ontologie sociale, c’est-à-dire qui n’est pas rien : d’une part elle est repérable dans son apparition et expression historique, d’autre part on ne peut en sous-estimer les effets qui tiennent à ce que le citoyen peut s’en emparer. Elle possède dans la structure (sociale) les conditions positives de son existence, qui révèlent en même temps son caractère de dénégation de ce qui est. Le « fait réel » du droit est ainsi à analyser dans l’articulation de la prétention métastructurelle et de la positivité structurelle. Articulation « dialectique » comme le fait apparaître la lutte-action politique, qui, dans son dévelop­pement, reformule et remodèle constamment l’un et l’autre. Dans cette dialectique historique de la modernité, ainsi formulée sous sa forme la plus abstraite, le premier moment n’est pas à concevoir comme un fondement des autres, mais comme référence dynamique. A la lecture de l’admirable Robespierre, Pour le bonheur et pour la liberté, La Fabrique, 2000, publié par Y. Bosc, Fl. Gauthier et S. Wahnich, on comprend ainsi que la Déclaration de 1789 figure comme expression « métastructurelle », qu’un état déterminé de la structure sociale, dans une certaine conjoncture, a rendu possible ; que cette « structure » de classe se rappelle immédiatement, comme son contraire, par les lois qui la bafouent (suffrage censitaire, lois sur les grains, loi martiale), de même que le « système » (du monde) dans les tentatives du « côté droit » pour maintenir l’esclavage et engager la guerre impérialiste ; et enfin que la politique d’émancipation, illustrée par le discours jacobin et la lutte des paysans, ainsi que celle des esclaves, porte constamment référence à la déclaration, non pour la répéter, mais dans une lutte antistructurelle et antisystémique qui la transforme, lui donnant constamment des connotations nouvelles, en même temps qu’elle révolutionne l’ordre social.

[11].     Marcelo Kohen, « Manifeste pour le droit international du XXIe siècle », in L. Boisson de Chazournes and V. Gowland-Debbas (eds), The International Legal System in Quest of Equity and Universality, Kluwer Law International, 2001, p. 128.

[12].     Voir Robert Charvin, Relations internationales, droit et mondialisation, L’Harmattan, 2000, pp. 78 et suivantes.

[13].     Cf. l’article de M. Pellet, Le Monde du 15/11/01, qui souligne que « le Conseil rend (ainsi) obligatoire pour les Etats le respect de dispositions figurant dans des conventions qu’ils n’ont pas forcément ratifiées ».

[14].     Le processus historique est naturellement plus complexe. I. Wallerstein, montre, dans L’histoire continue, Editions de l’Aube, 1999, comment le mouve­ment des indépendances est encouragé, avant 1920 déjà, dans la perspective du démantèlement des « empires », de points de vue paradoxalement peu divergents entre eux de Wilson et de Lénine.

[15].     Le lecteur sera attentif au fait qu’au plan mondial comme au plan national le même terme d’Etat, ou d’étaticité, renvoie tour à tour au sens métastructurel d’Etat déclaré comme Etat de droit (déclaration qui est aussi toujours une dénégation de ce qui est), ou au sens structurel de la forme Etat de classe. J’indique dans la note 10 ci-dessus, que seul le rapport dialectique entre ces termes désigne un ordre que l’on peut dire « réel », le terrain sur lequel l’action-lutte politique est concevable.

[16].     En même temps, l’ambiguïté entre étaticité mondiale et système (inter­national) du monde permet aux mercenaires de l’instance étatique mondiale d’intervenir comme « nations » « alliées » et de jouer le grand jeu exterminateur de la « guerre », comme on l’a particulièrement vu en Irak

[17].     La pensée conservatrice souligne, à cet égard, que la sécurité n’est plus accessible au plan d’une seule nation, et elle appelle à une coalition anti-terroriste. Elle aurait raison si l’emprise néo-libérale sur le Sud n’était pas le facteur-clé, et si l’avenir appartenait au terrorisme. Mais il n’y a aucune raison de penser que ces signes pervers, qui émeuvent diversement les masses, soient de nature à les rassembler. Ils ont seulement valeur de symptôme d’une conflictualité qui traverse les frontières, ne constituant aucun « camp de nations » opprimées et rédemptrices. Ils sont le révélateur d’une violence subie, ressentie et vengeresse, qu’aucune coalition sécuritaire ne saurait contenir, mais qui ne peut que se meurtrir elle-même dans la stratégie occulte et groupusculaire du terrorisme. Car, n’étant que la réaction à cette autre violence, de classe et de système, qui s’empare de toute richesse, de toute production, de tout terroir, de tout destin humain pour les gérer dans la logique du profit, elle ne saurait se muer en puissance que par une lutte solidaire anti-classe et anti-système à l’échelle du monde.

[18].     Je me permets de renvoyer à mon article, « L’ONU et l’OTAN, Le droit et la morale », Actuel Marx, n° 27, L’hégémonie américaine, PUF, 2000.

[19].     Lu, entendu et vu à chaque heure du jour en octobre-décembre 2001 sur tous les médias. On s’étonnera pourtant – mais rien ne doit nous étonner de l’Etat global de classe sous impérialisme – que ces policiers aient été affranchis des lois de la guerre, sans parler de celles de l’Etat de droit, qu’ils étaient censés servir. Et qu’on ait pu sans vergogne leur donner, et faire relayer par les médias du monde entier, un ordre d’extermination d’un adversaire sans défense présumé collectivement criminel contre l’humanité. « Ils nettoient », disait-elle – on taira son nom –, à 20 heures sur nos écrans.

[20].     Voir le beau livre d’Etienne Balibar, Nous citoyens d’Europe ?, et notamment le texte inaugural, « Homo nationalis, Esquisse anthropologique de la forme nation », La Découverte, 2001.

[21]      Y compris Le Monde, où l’on trouve régulièrement l’appellation, pour le moins ambiguë, de « communauté financière internationale »

[22].    

[23].    

[24].     Objet du Livre I de Théorie générale.

[25].     D’où mon accord avec Monique Chemillier-Gendreau sur sa critique du positivisme juridique, sur ses analyses concernant la « faiblesse » du droit international.

[26].     Comme Yves Salesse. Voir son livre Réformes et révolution, Agone, 2001. Pour lui la lutte anti-impérialiste passe prioritairement par l’engagement régional, contre le mirage du « village planétaire ».

[27].     Intervention au Congrès Marx International III, Paris, 2001, reprise dans le présent recueil.

[28].    

[29].     Et c’est dans ce cadre dialectisé que me semble devoir trouver sa place la catégorie foucaldienne, si dialectique, de « discipline », essentielle à la construction critique du concept d’organisation

[30].     Il existe, bien sûr, d’autres approches nécessaires, notamment en termes d’« espace », comme celle de Jacques Lévy, ou celles qui s’intéressent aux régions, réseaux, flux d’informations, etc. Montrer que ces catégories n’effacent cependant pas les repères majeurs issus de la tradition marxiste dépasse l’objectif de cet article.

[31].     La mondialisation armée : le déséquilibre de la terreur, Textuel, 2001.

[32].     L’homologie épistémologique du marché et de l’organisation, en tant qu’ils constituent les deux formes polaires primaires de la coordination sociale rationnelle, et les deux facteurs de classe à l’époque moderne, est l’un des points principaux que je cherche à établir dans le Livre I de Théorie générale.

[33].     M. Hardt et T. Negri en appellent eux-mêmes à un « républicanisme post-moderne », p. 263, et plus concrètement, au terme de leur l’ouvrage, pp. 477-494, à un triple droit : à la citoyenneté mondiale, à un revenu minimum et à la réappropriation des moyens de production, d’information et de communication. Voilà qui est de facture, parfaitement « moderne », voire ultimoderne.

[34].     Je souligne à nouveau qu’il s’agit là d’une démonstration fournie par Marx dans son théorème du retournement, Verwandlung, du marché allégué comme contrat social, sous le signe des « droits naturels et du citoyen » (Le Capital, Livre I, chapitre VI), en domination capitaliste. Je m’efforce, dans Théorie générale, de formuler de façon cohérente tous les tenants et aboutissants d’une tel concept dialectique de la modernité..

[35].    

[36] .    Voir l’intervention d’Alex Callinicos au Congrès Marx International III, publié dans le présent recueil.

[37].     Comme celui, par exemple, que propose Samir Amin dans son article du présent volume.

[38].     J’entends par « lutte anti-classe » la lutte de classe des dominés en vue de la société sans classe. La problématique de la « lutte de classe » correspond au niveau de l’analyse de la structure de classe, objet du Livre II de Théorie générale. Elle est insuffisante, parce qu’indifférente à la qualité des classes antagonistes, dès lors qu’il s’agit de fonder une politique conséquente d’émancipation universelle, objet du Livre III. La lutte anti-classe, en tant que lutte de classe, tend à la conscience de classe et à l’organisation de classe, mais dans la visée de l’abolition des classes.

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