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ETATS GENERAUX DU COMMUNISME. Bilan et perspectives

ETATS GENERAUX DU COMMUNISME
BILAN ET PERSPECTIVES
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Ce texte, issu des réunions des EGC des 12 et 21 juin 2003, et soumis à la réflexion collective, propose de premiers éléments d’analyse du demi-échec des états généraux du communisme. Il propose par ailleurs les grands objectifs que les EGC pourraient adopter pour la prochaine période. Il peut ainsi servir de base à un texte d’orientation à adopter pour la rentrée, voire à plus longue échéance fournir des pistes pour la rédaction d’un véritable ‘manifeste’.

 


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La crise du communisme est patente. Elle n’est pourtant, en France, que l’un des éléments de la crise de la politique à laquelle n’échappe pas la gauche de la gauche. Après la débâcle électorale du parti communiste, l’idée déjà avancée par un certain nombre de militants suivant laquelle la forme historique du communisme politique, issue du bolchevisme, avait fait son temps, est devenu une évidence pour beaucoup. C’est de cette évidence qu’est née l’idée d’états généraux du communisme.

Il s’agissait de conduire à la formation d’une nouvelle organisation communiste, dépassant la forme-parti traditionnelle, et permettant d’intégrer dans leurs différences les militants issus de tous les horizons du communisme historique – des libertaires aux différents courants trotskistes ou issus du parti communiste français.

Une réunion fondatrice se tenait à l’Université de Saint-Denis le 15 juin 2002, à laquelle étaient conviés de très nombreuses personnes, associations, revues, intéressées d’une manière ou d’une autre à la question du communisme ; la participation à cette réunion était effectivement marquée par une grande diversité permettant d’aborder le processus avec optimisme. Gilles Alfonsi y présentait une réflexion sur le processus à mettre en place. Cette intervention est le premier document d’orientation des états généraux du communisme. Dans la foulée de cette réunion, une Adresse était rédigée, à l’attention de l’ensemble de celles et ceux qui se sentaient concerné-e-s par la question du communisme. C’est le deuxième document d’orientation des ECG – accessoirement, le seul texte collectif qui en soit issu. Plus tard, Jean-Marie Vincent rédigeait, en collaboration avec Pierre Zarka, un texte intitulé ‘Pour un communisme du XXIème siècle’, ultérieurement publié sous son seul nom dans la revue ‘Politique’. Deux ou trois initiatives publiques, quelques rares textes, parmi lesquels l’important appel ‘Des droits sociaux pour toutes et tous, c’est possible’, un certain nombre de réunions… Le bilan est maigre. Il n’est pas pour autant nul, puisque ce cadre a permis à nombre de militants de se connaître ou de se rencontrer, de commencer à réfléchir et travailler ensemble. Mais quant au fond, les états généraux du communisme n’ont pas eu lieu : il faut prendre acte de ce demi-échec.

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Les EGC n’ont, cela dit, jamais eu vocation à constituer pour ceux qui y participaient le centre ou le lieu unique de la politique. Au contraire, au cours de leur année d’existence, de nombreux autres espaces ont contribué, avec ou sans la participation de militants investis dans les EGC ou même se réclamant du communisme, à la recherche de voies nouvelles pour faire face à la crise de la politique en France.

Dans son texte originaire, Gilles Alfonsi insistait sur le fait que les tâches que pouvaient s’assigner celles et ceux qui militent pour un changement radical de société ne se limitaient pas à la reconstruction du communisme politique. Le communisme n’était qu’un des chantiers ouverts à l’action militante, d’autres, qu’il ne fallait pas laisser en friche, étant la question de la radicalité – ensemble des luttes concrètes qui, en le disant ou sans le dire, s’en prennent aux fondements mêmes du système actuel – et celle de la reconstruction de la gauche, comprise comme rassemblement de forces politiques institutionnelles susceptibles d’ouvrir une alternative au pouvoir de la droite. Pour de nombreux militants investis dans le processus des états généraux, cela se traduisait par des engagements multiples – parfois difficile à rendre compatibles avec leurs agendas. Un certain nombre d’entre eux, par exemple, signataires de l’appel ‘Nous voulons autre chose’ (NoVAC), ont ainsi contribué dans ce collectif à l’émergence de la coordination ‘Pour une vraie gauche’ (PUVG). D’autres ont poursuivi leur implication dans divers secteur du mouvement syndical ou associatif. Certains ont participé à la formation de l’impressionnant mouvement de défense des services publics. La plupart se sont investis dans les luttes et rassemblements contre la guerre, puis dans le mouvement des luttes en cours contre la réforme libérale du système de retraites solidaires et la casse du service public de l’éducation nationale. Par ailleurs, bon nombre de militants des états généraux, investis parfois à de hauts niveaux de responsabilité dans le communisme politique classique – et tout particulièrement dans le parti communiste français – y ont développé un combat interne, spécialement à l’occasion du 32ème congrès du PCF. Quoi qu’on puisse penser rétrospectivement des stratégies adoptées dans ce cadre, et même de la faisabilité de leur projet, il est difficilement contestable que ce combat n’a pas permis au PCF une sortie ‘par le haut’ de sa propre crise. A quelques illusions perdues près, les choses sont à cet égard à peu près dans l’état où elles se trouvaient un an plus tôt – réserve le cas échéant faite de désillusions nouvelles, et de la libération de quelques énergies.

Le fait est, cela dit, que même les militants des états généraux qui n’ont jamais cessé d’agir pour la reconstruction politique l’ont souvent fait dans d’autres cadres ; que, pour reprendre la conceptualisation initiale, et indépendamment des énergies consacrées par les militants du PCF au congrès de leur parti, le ‘chantier’ du communisme a pour une part été déserté au profit de ceux – tout aussi essentiels – de la radicalité et de la gauche. Cette situation demeure aujourd’hui, et prend même peut-être avec le temps plus d’acuité.

Ajoutons que la clarté conceptuelle n’a pas toujours caractérisé les EGC. S’ils se sont toujours désignés comme un processus ouvert, et non comme un ‘groupe’ particulier, une secte communiste parmi d’autres, ils ont souvent pu donner l’image inverse. Le fait que les états généraux du communisme à proprement parler n’aient jamais eu lieu, qu’aucune initiative locale – mis à part le cas particulier de la Seine-Saint-Denis – n’ait relayé l’initiative nationale, que les réunions des militantes et militants qui entendaient mettre en marche ce processus se soient régulièrement intitulées « réunions des EGC », tout cela a contribué à faire apparaître cette initiative comme étant simplement l’expression – ou l’instrument – d’un groupe particulier. Le fait que certains des militants du PCF participant aux états généraux aient été identifiés comme tels dans le cadre des débats internes de leur parti aura également favorisé cette image, tout en laissant planer l’idée d’une instrumentalisation occulte des états généraux. Les EGC ont ainsi à leur corps défendant pu apparaître, non seulement comme situés dans l’orbite étroite du communisme issu du PCF, mais comme représentatifs d’un courant particulier de celui-ci, malgré la présence et l’activité en leur sein de militants indiscutablement étrangers à cette tradition. L’éloignement progressif de certains de ceux qui souhaitaient initialement porter l’initiative ou qui l’avaient temporairement rejointe à certains moments, est une conséquence, mais également un facteur d’accélération de cette dommageable dérive. On peut noter aussi que cette image n’a pas pour autant été la seule, et qu’elle n’a heureusement pas toujours résisté à un examen objectif de la réalité, si bien que dans la dernière période, d’autres militants, se sont, eux, rapprochés de ce processus.

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L’échec, ou le demi-échec, de l’expérience des EGC doit être interrogé à la lumière de ces remarques. L’initiative a été prise dans une période de tâtonnements, où la seule chose que de nombreux militants ressentaient clairement était qu’il fallait faire ‘quelque chose’. Et si ce ‘quelque chose’, dans la période de reflux de l’immédiat après élections, a pu apparaître comme la réflexion de fond d’une part, et comme la reconstruction organisationnelle du communisme d’autre part, pour lesquelles les EGC pouvaient apparaître comme un lieu adéquat, les choses ont évolué avec la vie politique elle-même. Certains ont entendu travailler le communisme à l’intérieur de leurs partis (PCF, LCR…), non nécessairement par choix stratégique, mais aussi du fait de la conjoncture de préparation des congrès de leurs organisations ; d’autres (et certains des mêmes) ont accentué leurs efforts politiques transversaux à la gauche de la gauche, ou leur activité militante dans le mouvement social. Aujourd’hui, les choses en sont à peu près là. La LCR a reporté son congrès, initialement prévu au printemps, pour le mois d’octobre. Quant au PCF, si son congrès et ses suites ont achevé d’écarter de l’activité en son sein un bon nombre de militants, d’autres entendent y poursuivre le combat, le cas échéant à travers des réseaux internes. L’aptitude de ce parti et de sa direction à évoluer fait encore l’objet de débats pour certains. Par ailleurs, les préoccupations ‘transversales’ tendant à la construction d’une force politique nouvelle, ou d’action directement sociale, sont toujours celles de nombre d’entre nous : sans doute sont-elle même plus actuelles que jamais, comme en témoigne la multiplicité des initiatives prises dans ces directions au cours de la dernière période.

Trois d’entre elles appellent plus particulièrement l’attention : chronologiquement, l’appel lancé par la coordination PUVG à l’éclosion de coordinations locales et à une reconstruction politique ; l’initiative lancée par Roger Martelli et Gilles Lemaire, de la direction des Verts, ayant donné lieu à une réunion le 10 juin chez ‘Ramulaud’, et élargie ultérieurement lors d’une réunion le 23 juin, tendant à la formation d’une coordination souple et pluraliste ; celle lancée par plusieurs personnalités autour de Patrick Braouezec, pour constituer un réseau d’initiatives politique hors du cadre étroit des partis existants. Toutes trois, suivant des modalités différentes, participent de démarches communes. De façon assez significative, toutes trois ont parmi leurs initiateurs ou premiers participants des militants investis dans les EGC. Des animateurs de la coordination PUVG participent en outre aux deux autres initiatives. La perspective d’une convergence entre elles apparaît comme possible dans la prochaine période ; elle est éminemment souhaitable, et nous pouvons y contribuer.

En toute hypothèse, les considérations relatives aux initiatives politiques dominent assez largement parmi les préoccupation des militants se réclamant du communisme.

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En cet état, et dans la configuration actuelle de la gauche de la gauche, reste-t-il une place, un rôle, pour les EGC ?

Assurément. D’une certaine manière, les raisons qui leur avaient donné naissance demeurent ; et la décantation politique intervenue depuis permet en un sens d’y voir plus clair sur la portée et la fonction d’une initiative de ce type.

Il semble nécessaire de dire tout net que l’une des causes du demi-échec des ECG est que la perspective d’une organisation communiste radicalement nouvelle était, et demeure aujourd’hui, très largement prématurée. Nous avons globalement sous-estimé la force de résistance des appareils existants – qu’on ne peut dire simplement moribonds – et l’imprégnation très profonde de la culture et des logiques d’appareil au sein de la force communiste – culture et logiques auxquelles nous n’avons nous-mêmes pas toujours su échapper. La perspective d’un dépassement des structures existantes reste certainement un horizon pertinent ; certains d’entre nous soulignent même son urgence – sans pour autant qu’il leur soit toujours possible de dresser les contours, les formes, de l’organisation à venir. Le caractère prématuré de cette perspective n’interdit toutefois pas de la penser et d’agir pour son avancée.

Mais s’il convient donc de prendre acte de ce demi-échec, il semble important de noter que cette fonction des états généraux n’est ni unique ni première : d’une certaine façon, l’émergence d’une nouvelle organisation communiste pourrait même apparaître comme un simple effet, comme une conséquence possible d’un succès des états généraux. Paraphrasant une célèbre formule, on pourrait dire que l’organisation viendra de surcroît.

L’enjeu essentiel des états généraux apparaît aujourd’hui comme la constitution d’un espace pour la réflexion communiste, tant politique que théorique, libéré des logiques d’appareil, et permettant le développement d’échanges, de confrontation, et de partage d’élaborations communistes. Cet enjeu n’existe, remarquons le, que dans la mesure où existe au sein de la radicalité une spécificité communiste ; il conviendra de revenir sur cette question. Les EGC seraient dès lors le lieu d’expression de cette spécificité. Peut-être alors le nom même d’états généraux du communisme, reflet de nos ambitions originaires, doit-il être au moins provisoirement mis de côté, pour ne figurer que comme l’une de nos ambitions à moyen terme, l’essentiel aujourd’hui étant de pouvoir mettre en réseau les communistes – militants et organisations, sans a priori ni exclusive – en leur fournissant ce nécessaire espace. Quoi qu’il en soit, c’est l’idée d’un tel réseau communiste qui est ici désormais désignée sous le vocable, éventuellement remplaçable, de ‘EGC’, et non le processus d’états généraux du communisme lui-même.

Le mouvement social en cours illustre bien la nécessité d’un renouvellement de la réflexion communiste – renouvellement dont il faut bien constater que les formations communistes classiques (que ce soit le PCF, la LCR ou les différents groupes, réseaux et mouvements existants) n’en fournissent pas le cadre. Renouvellement de la réflexion communiste, c’est à dire de celle qui partant de l’analyse du mouvement réel de la société – à commencer par l’analyse des contradictions du capital en général et du capitalisme contemporain en particulier, par l’analyse des conditions modernes de la lutte des classes – s’attache à dresser les perspectives globales du changement social, par le renversement (ou le dépassement…) du capitalisme, et l’émancipation sociale générale, la fin des oppressions de toutes sortes.

Nullement contradictoire avec les différentes variantes des positions politiques radicales, et susceptible de converger avec elles dans l’avenir, la position communiste se caractérise donc à la fois par son insistance sur les visées à long terme de l’action politique – le projet d’une société pleinement émancipée – et par son approche objective et critique des contradictions du monde. Son ambition – et spécialement son ambition dans les luttes actuelles, auxquelles participent les communistes au même titre que les autres – est de tenir lieu de boussole au mouvement social.

Le bilan d’une années d’EGC doit être discuté ; mais leur orientation pour la prochaine période devrait en outre faire l’objet – autour des réflexions ici présentées, si elles rencontrent celles des militants – d’un texte qui puisse servir de référence.

De même, un texte de référence, plus général, pourrait-il être élaboré à partir des travaux et réflexions à venir, reprenant la question du communisme dans son principe même – et non la seule question ‘conjoncturelle’ des états généraux.

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Le mouvement social présente aujourd’hui des traits tout à fait spécifiques, qui rendent difficiles les rapprochements ou comparaisons avec les mouvements antérieurs, qu’on évoque 1995 ou 1968. L’autonomie du mouvement social par rapport au politique était revendiquée comme essentielle en 1995 ; autonomie par rapport à des acteurs de la politique enfermés depuis des décennies dans un certain électoralisme, et dans une certaine tentation hégémonique sur le champ du politique. Aujourd’hui, il apparaît clairement que le mouvement social est d’emblée politique. Les questions posées sont directement des questions de société, et même de choix de société. Le problème du pouvoir, et même le problème du capitalisme sont posés en tant que tels dans les assemblées générales et les débats des salariés. La question de l’autonomie ne se pose donc plus dans les mêmes termes, alors surtout que l’effondrement électoral de la gauche institutionnelle marque un nécessaire tournant dans la culture politique dominante.

D’une certaine façon, le mouvement de 1995 a été le dernier à prendre place dans un ‘cycle politique’ qui, ayant pris naissance en 1968, s’est inversé en 1981, avec la première accession au pouvoir d’une gauche annonçant une volonté de transformation radicale de la société, avant de s’enliser définitivement dans l’expérience calamiteuse de la ‘gauche plurielle’. Cette période était caractérisée par une certaine manière pour le mouvement social de déléguer aux partis politiques de la gauche institutionnelle – essentiellement le PS et le PCF – le champ du politique dans son ensemble. La politique était réduite à son volet institutionnel, et plus spécialement à son moment électoral. L’issue ou le débouché politique des mouvements revendicatifs s’assimilait à la victoire électorale des partis de gauche. Après que ce cycle politique eut vu son apogée en 1981, le ‘tournant’ de 1983 en avait marqué les limites, voire annoncé l’impasse. L’expérience du gouvernement de la ‘gauche plurielle’ résultat des élections de 1997, elles-mêmes débouché politique du mouvement de 1995 a définitivement consacré cette impasse, achevée dans la débâcle spectaculaire du 21 avril 2002. L’électoralisme étatiste de la gauche traditionnelle avait abouti, en un quart de siècle, à l’abstentionnisme de masse, au divorce consommé entre la politique et les catégories populaires. Dans le même mouvement, il avait conduit à donner place dans la vie politique française – et singulièrement parmi les exclus de la politique traditionnelle, les milieux populaires, les déshérités – d’un courant populiste démagogique d’extrême droite, antidémocratique et xénophobe.

L’aspiration qui en résulte aujourd’hui à une politique autrement, à de nouvelles constructions évitant les écueils de l’électoralisme et des alliances de sommet, n’en est que plus vivace, et contribue à donner au mouvement social une part de sa teneur politique.

On comprend dans ces conditions, indépendamment même des rapports de forces existant dans la gauche ou dans sa composante radicale, que de nombreux militants se réclamant par ailleurs du communisme consacrent l’essentiel de leurs efforts, non à la renaissance d’un courant communiste significatif, mais à l’émergence d’une nouvelle culture politique et de nouvelles constructions pour permettre l’alternative : à l’élaboration d’un instrument politique pour le courant social. Or, la vocation des EGC n’est pas, et n’a jamais été, d’être en eux-mêmes cet instrument – ce qui n’empêche naturellement personne de souhaiter agir simultanément pour cette élaboration, et pour la mise en réseau des réflexions communistes. En un sens, l’enfermement des militants du communisme sur leur seul courant aurait quelque chose de mortifère. Le communisme n’a pas en lui-même sa raison d’être.

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Il se peut qu’une raison complémentaire, de grande importance, explique à sa façon le caractère d’emblée politique du mouvement social. Une raison qui ne tient plus à la conjoncture politique, mais à la situation économique et sociale : Ce n’est sans doute pas seulement pour la masse des salariés en lutte que la question posée est celle d’un certain type de société, et que le capitalisme lui-même est en cause : c’est aussi pour le capital.

On peut en effet s’interroger sur la question de savoir si ce dernier dispose effectivement d’une stratégie de rechange ; s’il pourrait réellement, même en situation politiquement difficile, même confronté à un mouvement social d’une ampleur encore multipliée, capituler en rase campagne sur les revendications populaires, céder devant le large mouvement de résistance qui s’oppose à ses projets. Certains éléments donnent à penser qu’au contraire le durcissement de ton, le mépris de la démocratie, le recours à la démagogie et à la violence, seront désormais toujours préférés à la conciliation et à une négociation véritable.

Ce à quoi on assiste semble pouvoir s’analyser comme une véritable ‘Contre-Réforme’ libérale : même si l’on ne doit qu’avec prudence énoncer de telles thèses – souvent émises et jamais vérifiées – le capitalisme semble bien avoir l’épée dans le dos, et ne plus guère disposer de marge de manœuvre dans l’ordre des politiques sociales. Tout se passe comme si le ‘compromis keynésien’ qui avait accompagné le régime d’accumulation intensive qui a caractérisé le capitalisme du XXème siècle, en même temps que la mise en place d’un rapport salarial fordiste, avait pris fin. Comme si l’accumulation intensive elle-même était, dans les pays du Nord et singulièrement en France, parvenue à ses limites propres, au delà desquelles elle ne demeurait possible qu’en régurgitant les acquis sociaux des salariés, qu’elle semblait avoir digérés depuis un demi-siècle et plus. Non que la marchandisation généralisée de la vie puisse être considérée comme achevée – le pire est toujours possible – mais simplement qu’elle a atteint un stade tel que le rythme de l’accumulation s’en trouve affecté. Ainsi, les exigences en termes de rémunération du capital qui sont celles d’actionnaires (en particulier les fonds de pensions américains) toujours plus avides, et surtout à même de reporter leurs capitaux flottants sur les nouveaux Eldorado de l’accumulation extensive que sont par exemple les pays de l’Est européen, d’où la hâte à les intégrer dans l’Union Européenne, mais aussi et principalement la Chine, contraignent les capitalistes du Nord à une fuite en avant dans l’ultra-libéralisme. La disparition en Europe des traditionnelles politiques social-démocrates, au profit d’un social-libéralisme qui est frère jumeau du libéralisme de la droite, illustre à sa façon l’absence, pour le capital, de politiques alternatives. Et la réforme en cours des modes de scrutin, tendant, par le laminage de toutes les petites formations, et l’invitation corrélative au ‘vote utile’, à une bipolarisation accrue et institutionnalisée en un quasi-bipartisme de la vie politique française, ayant pour effet de réduire le champ des possibles au choix entre les deux politiques économiques et sociales jumelles du libéralisme de droite et du social-libéralisme, en est la conséquence aussi naturelle que catastrophique.

Mais si cette analyse est juste – et d’importants travaux théoriques et empiriques seraient nécessaires pour la mettre à l’épreuve – elle éclaire bien d’un jour nouveau le caractère politique du mouvement social en cours : il ne peut être couronné de succès que par la mise en cause de la domination du capital. Corrélativement, tout acquis social constitue une telle mise en cause. Il s’en suit que seule une vision partielle du mouvement social permettrait aujourd’hui de l’envisager indépendamment de la question du pouvoir, et que ses acquis, face à la ‘fuite en avant’ évoquée à propos des politiques libérales ne peuvent être confortés que dans une autre ‘fuite en avant’, celle du dépassement du capitalisme.

Ce n’est dès lors pas seulement le caractère politique du mouvement social qui est ainsi mis en lumière, mais aussi la responsabilité essentielle de celles et ceux dont le communisme constitue la visée politique. Jamais sans doute un mouvement revendicatif n’a eu, plus que celui qui se déroule aujourd’hui, besoin d’une boussole.

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Trois exemples volontairement simples, voire triviaux, et qui pourront sembler accessoires, pour illustrer cette idée de ‘boussole’ communiste dans les luttes.

Dans leur combat contre la réforme du système des retraites, les salariés développent un certain nombre de revendications, parmi lesquelles se mêlent de simples mots d’ordre de résistance aux attaques, et des mots d’ordres plus prospectifs. Ainsi, le mot d’ordre “ 37,5 ans pour tous ”, et celui “ retraite à 60 ans à taux plein pour tous ”. Or, si le premier peut apparaître comme un juste mot d’ordre de résistance, contre la volonté du gouvernement d’aligner par le bas la situation des fonctionnaires sur celle des salariés du privé, il présente l’inconvénient de donner une certaine légitimité à l’idée que la retraite doit être corrélée à la durée des cotisations, comme si l’on avait cotisé pour soi-même, comme si le ‘financement’ de la retraite était dans les cotisations passées des retraités (ce qui n’est vrai qu’en cas de ‘cotisation’ à des fonds de pension…), et non dans les cotisations solidaires présentes des salariés – ou autres ressources imposées sur le capital. Et comme si la retraite était la récompense d’une vie de travail suffisamment longue (la question étant de déterminer la longueur pertinente) et non un droit au repos, à l’oisiveté, ou pour reprendre la belle expression de Paul Lafargue à la paresse, qu’il convient d’accorder à chacun le plus tôt possible.

Deuxième exemple, il arrive que pour distinguer la société présente de celle que l’on veut promouvoir, on évoque le droit pour chacun à un ‘bon emploi’ avec un ‘bon salaire’. Autrement dit, à un bon emploi salarié, lequel n’existe pourtant en tant que tel que dans le cadre du capitalisme – salariat et capital étant les deux faces d’une même médaille. Bien sûr, ce qui est entendu derrière un tel mot d’ordre est l’idée d’un bon ‘revenu’. Mais à le nommer ‘salaire’, à le mettre en relation nécessaire avec l’emploi, le ‘travail’, on occulte le caractère subversif du communisme, qui suppose l’abolition du salariat. Emploi et salaire ne sont pas des catégories ‘naturelles’, et le choix du vocabulaire pour désigner la contribution de chacun à la satisfaction des besoins de la collectivité, ou le droit de tirage de chacun sur les biens et services produits, n’est pas anodin.

Troisième et dernier exemple – étant rappelé qu’il ne s’agit ici que de tout petits exemples : la nécessité de la démocratie dans la conduite des luttes. Les formes de luttes elles-mêmes ne sont pas sans importance, et le choix doit être en permanence fait de celles qui ne dépossèdent pas ceux qui les mènent, ceux avec qui et ceux pour qui elles sont menées. Bien plus que la question de la légalité des formes choisies, celle de l’appropriation par toutes et tous des modalités de l’action est une priorité qui doit apparaître comme essentielle pour les communistes, dans la mesure où elle est précisément en phase avec leur conception générale de la société. Adéquation des fins et des moyens.

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Telle est donc l’ambition que les EGC, réseau communiste, pourraient se proposer : s’ils n’ont pas vocation à être eux-mêmes une structure ou une organisation communiste de plus ; s’ils n’ont a fortiori pas vocation à servir de matrice à une future et hypothétique organisation nouvelle du communisme, dépassant les organisations existantes, mais tout au plus à en favoriser l’émergence – qui ne saurait être conçue comme imminente ; ils n’en ont pas moins un rôle décisif à jouer, celui d’un espace d’élaboration, de confrontations, d’échanges et de réflexion dans le champ du communisme.

Il s’agit moins de créer un mouvement et de s’efforcer de lui donner rayonnement et audience que de fédérer, mettre en réseau, et bien sûr le cas échéant susciter, toutes initiatives tendant au développement d’un communisme ouvert. Les EGC doivent permettre à tous ceux qui, militantes et militants à titre individuel ou organisations constituées – le cas échéant comme organisations ou réseaux internes à des formations politiques – placent leur activité militante dans la visée communiste, de se rencontrer, de travailler ensemble, de réfléchir, d’élaborer, de produire des textes et analyses de caractère théorique, historiques, ou directement politique, d’ajuster les instruments intellectuels dont, là où ils se trouvent, les communistes ont besoin – en particulier à l’intérieur du mouvement social.

Un certain nombre d’initiatives sont sans doute de nature à favoriser la menée à bien d’une telle ambition.

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C’est ainsi qu’est envisagée l’organisation de trois journées d’étude, en septembre, octobre, et novembre prochain, autour de certains thèmes décisifs. Des groupes de travail, auxquels peuvent naturellement s’adjoindre tous ceux qui le souhaiteraient, s’organisent à cette fin.

Un groupe de travail avait déjà été constitué autour de la question du communisme, et de l’expérience historique du ‘socialisme’, autour de Michèle Riot-Sarcey, avec Denis Berger, Jean Claude Ruas, Patrick Vassallo, Jean Marie Vincent, et Malika Zediri.

L’analyse de la transformation du capitalisme et de la société qu’il produit peut être travaillée par un autre groupe, autour de Philippe Maingault, Marielle Wargnies, Laurent Lévy et Gilles Bénard.

Les questions politiques soulevées par le mouvement social (grèves, forums, etc.), seraient l’objet d’un autre groupe de travail en vue d’une troisième initiative décentralisée, par exemple autour des questions : “ Comment comprend-on et comment s’inscrit-on dans le mouvement de recomposition d’une gauche d’alternative ? ”. Il a été proposé à Pierre Zarka de participer à la formation de ce groupe.

De courts textes pourraient être rapidement soumis à la réflexion collective avant la tenue des journées d’études proprement dites.

S’il appartient aux groupes de décider leur propre calendrier – en lui donnant une publicité suffisante pour que chaque personne le souhaitant puisse s’y associer – le calendrier général des journées d’étude publiques doit être élaboré en prenant en considération les contraintes des militant-e-s qui seront, dans chaque localité, plus spécialement chargé-e-s de l’organisation, sans oublier la tenue à Paris et Saint-Denis, en novembre, du Forum Social Européen.

A cet égard, l’éventualité que l’une de nos journées de travail – et par exemple celle relative aux questions politiques du mouvement social – débouche sur une initiative dans le cadre du FSE pourrait être envisagée.

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La question du ‘Bulletin des EGC’ doit également être examinée, avec tout ce qu’un tel bulletin peut constituer comme apport au travail collectif, et à la visibilité du réseau, mais avec aussi tous les risques d’accaparement et d’enjeux de pouvoir interne, auxquels il nous faudra être particulièrement vigilants, pour ne pas retomber dans l’ornière d’une image sectaire et fermée des EGC – et déjà pour nous libérer de cette image.

L’idée d’un bulletin qui, au lieu d’enfermer sur lui-même le réseau des EGC contribue à leur rayonnement au-delà même du champ du communisme, a été émise.

Cet outil serait destiné à favoriser le partage par tous de la réflexion. Il pourrait comporter des contributions de fond, des notes de lectures d’ouvrages ou de revues, ainsi que des informations pratiques directes sur la vie du réseau, et par exemple pourquoi pas des coordonnées d’adresses postales et de téléphone, le travail des EGC ne pouvant avoir pour vecteur exclusif d’échanges la correspondance électronique.

Il pourrait être envisagé une publication commune à différentes structures se réclamant d’une manière ou d’une autre du “ mouvement des mouvements ”, dont les EGC sont à leur place partie prenante. Des accords avec une publication existante (‘Politique – La revue’ a été évoqué) pourraient favoriser sa diffusion au-delà du cercle étroit des participants aux EGC – sans que cette étroitesse doive être considérée elle-même comme une fatalité.

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Des efforts particuliers devront par ailleurs être dirigés vers les militantes et militants qui, ayant à un moment ou l’autre, manifesté de l’intérêt pour notre démarche, s’en sont par la suite écartés – que ce soit pour des raisons simplement objectives ou à la suite de malentendus ou de divergences réelles, lesquelles, compte tenu de la nature même que nous entendons conférer aux EGC, ne devraient en aucun cas être un obstacle au travail en commun.

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