L'édito de Denis Sieffert dans Politis du 6 septembre 2012

Qu’est-ce qu’un parti de gauche qui, sur tous les débats majeurs de notre société, fait cause commune avec la droite ?

La pièce a déjà été jouée. Le scénario en est connu. À peu de chose près, les acteurs sont les mêmes. Son titre pourrait être « la Gauche et l’Europe ». Au cours des prochaines semaines, le gouvernement va donc tenter de faire adopter par le Parlement le fameux « pacte budgétaire » auquel les socialistes, naguère – c’est-à-dire il y a à peine quatre mois –, accolaient la dénomination infamante de « traité Merkozy ». Aujourd’hui, ils ne trouvent rien de plus urgent que de faire avaler cette couleuvre à leur électorat. Remake du débat sur les traités de Maastricht en 1992, et d’Amsterdam en 1997 (ratifié par Lionel Jospin, qui avait juré ne jamais signer). Répétitions de 2005, quand MM. Hollande et Sarkozy ont soutenu, comme un seul homme, un traité constitutionnel finalement rejeté par les Français, et de 2008, lorsque l’abstention des socialistes a permis l’adoption du traité de Lisbonne.

Cette fois, il s’agit d’intégrer à notre édifice constitutionnel la fameuse « règle d’or ». Le procédé est assez roublard. Le texte, en effet, ne figurera pas directement dans la Constitution, ce qui aurait nécessité la majorité des deux tiers du Congrès, mais il lui sera en quelque sorte annexé. C’est ce qu’on appelle une « loi organique ». Pas sûr que les Français saisissent une argutie juridique qui n’aura servi qu’à esquiver le débat. On ne reviendra pas ici sur le traité lui-même. De nouveaux éclairages sont apportés dans les pages qui suivent, notamment sous la plume de Geneviève Azam. Et gageons que le sujet nous occupera encore au cours des semaines à venir. C’est la question de l’identité même de la gauche que je voudrais soulever ici. Car, depuis 1992, le Parti socialiste – sa direction – s’est retrouvé à quatre reprises dans la situation de devoir faire campagne avec la droite. Cette fois est la cinquième. Ce n’est plus un accident de l’histoire. Et cela ne résulte pas de circonstances exceptionnelles contraignant la gauche à l’union nationale. Le sujet n’est pas non plus anodin. Il ne s’agit pas d’un constat d’évidence de type météorologique, mais de choix essentiels de société. Quelle politique budgétaire ? Quelle gestion de la monnaie ? Existe-t-il désormais des domaines trop techniques pour nos concitoyens ? Tout un champ de l’action publique doit-il être réservé à des spécialistes de la banque et de la finance ? Derrière ces interrogations, on le voit bien, c’est la démocratie qui est en jeu. C’est-à-dire l’acceptation d’une conflictualité positive. Lorsque Jean-Marc Ayrault menace la gauche du parti et les Verts de sanctions, il délivre un message plus profond qu’il n’y paraît. Et lorsque son ministre des Affaires européennes affirme que voter le traité rédigé par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, c’est soutenir « l’ambition de transformation de l’Europe » de François Hollande, il défie aussi un principe premier de la démocratie qui consiste à ne pas prendre les citoyens pour des sots. Ce qui est une autre façon de les exclure.

Au fond, le sujet de tous ces débats sur la construction européenne est toujours le même : faut-il en finir avec la politique, ou avec la démocratie au sens aristotélicien ? Le citoyen ne doit-il plus être à la fois « gouverné et gouvernant » ? Va-t-on vers une dévolution du pouvoir à une sorte de « conseil d’administration » européen ? Et le dédain affiché pour le débat n’en est-il pas le signe ? Je sais : nous n’en sommes pas là ! Mais, telle est bien la logique du traité comme de la méthode utilisée pour l’imposer. Il n’est jamais trop tôt pour tirer le signal d’alarme. Surtout que les élites éclairées auxquelles on nous recommande de confier notre destin ont déjà un lourd bilan qu’un chiffre résume : trois millions de chômeurs officiels et sans doute cinq, en réalité.

Un autre signe de cette dérive réside dans la crise d’identité du Parti socialiste. Qu’est-ce qu’un parti de gauche qui, sur tous les débats majeurs de notre société, fait cause commune avec la droite ? Bien entendu, la nature de l’Europe n’est pas tout. Sur les questions d’éducation, sur les problèmes de justice, de mœurs, de logement, et ce qu’on appelle plus généralement les sujets sociétaux, le Parti socialiste ne mène pas une politique de droite (laissons ici de côté le cas de Manuel Valls, qui constitue un redoutable contre-exemple). Mais l’affaire européenne est sans doute celle qui détermine le plus sûrement l’orientation future de nos sociétés. On m’objectera que le débat européen a toujours divisé la gauche. Certes, mais il s’est passé en 1983 un événement dont on ne mesure pas encore tous les effets aujourd’hui. Contrairement aux débats de l’après-guerre autour de la Communauté européenne de Défense, ou même à propos du traité de Rome, en 1957, les socialistes ont promu l’Europe au rang d’idéologie de substitution. En 1948, Blum militait au sein du « Mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe ». Depuis le fameux « tournant de la rigueur » de 1983, le PS milite pour « l’Europe » tout court. Le même mot que la droite, orphelin de tout adjectif qui réaffirmerait une identité sociale, voire socialiste. Cinq débats majeurs en vingt ans où gauche et droite jouent les Dupond et Dupont, c’est en soi aussi un problème démocratique.


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